La nature, 1892
Le brochet
Le guet-apens de la matière,L’instinct le plus traître du malIncarnent dans cet animalLeur fatalité tout entière.
Tellement le sort l’a fait naîtreMachine de férocitéQue l’aveugle voracitéEst le seul ressort de son être.
Or, avec ses dents d’un bon pouce,Et démesurément râblé,Ce brochet-ci n’a pas voléSon surnom de requin d’eau douce.
Si creuse et fendue est sa gueule,Toujours docile à ses complots,Qu’une brème de trois kilosY rentrerait bien toute seule.
Son museau qu’il dresse à l’embûche,Espèce de lance-poignard,S’exagère en bec d’un canardQui serait plus gros qu’une autruche.
Sa peau n’est pas moins monstrueuse,Montrant sur les flancs et le dosDes tons d’écorce, de métaux,De pierre simple et précieuse.
La lutte, l’onde, les annéesL’ont métamorphosée en cuirDont le moindre éclat fait s’enfuirLes plus gros poissons en tournées.
Le triangle arqué de sa queue,En forme d’immense éventail,Est encore un épouvantailQu’ils aperçoivent d’une lieue.
C’est comme une yole vivanteQui nagerait entre deux eaux,Aussi souple que les roseauxOu rigide en restant mouvante.
Sa longueur plus que singulièreSurprend ! on en reculerait,Lorsqu’à l’aube il vous apparaîtAu grand carreau de la rivière.
Car on se dit, l’âme saisie,Que cette barque-soliveauA des yeux, un ventre, un cerveau,Une gueule et des dents de scie.
On redoute, quand le soir tombe,De voir ce nageur de la mortOù, si l’on chavirait du bord,On pourrait bien trouver sa tombe.
Cela qui vient flotte et s’arrêteC’est lui ! sur le noir de cette eau,Guettant vague, semblant plutôtUne grande ombre qu’une bête.
Les poissons toujours en alarmesSavent-ils son palais entier,Sa langue et jusqu’à son gosierHérissés de terribles armes ?
C’est à croire à leur méfiancePour dormir et se diriger :Leur flair soupçonneux du dangerEn vaut presque la conscience.
Donc, tous se sauvent, mais qu’importe !Malgré son âge et sa grosseurA fleur d’eau, comme en épaisseur,C’est sa vitesse qui l’emporte !
D’ailleurs, fréquemment, il arriveQu’il s’envase comme un long roc,Ou qu’il se love, tout d’un bloc,Dans un sous-terre de la rive.
Dans l’herbe il simule une poutre,Quelque vieux tronc d’arbre échoué :Et son tour est si bien jouéQue, maintes fois, il prend la loutre.
Et puis, du diable ! s’il ignoreLa place où trouver son butin,Celui du soir ou du matinDes ténèbres ou de l’aurore !
Il sait la carpe casanièreMais cabriolant sur ses creux ;Les chevennes aventureuxS’égarant loin de leur tanière ;
Que le barbeau vire, farfouille,Suit le gardon sur le gravier,Et que l’anguille a son quartierAux environs de la grenouille.
En pleine onde ou de son repaireSon petit œil de carnassierDarde fixe un regard d’acierComme celui de la vipère.
En tel coin, son élan rapaceSemble enfermé dans un étui :Toujours seul, étant toujours fui,Il manquerait encor d’espace.
Il va rampant d’un bord à l’autre,Ce n’est qu’au milieu, dans le vifDu courant compact et massifQue son amplitude se vautre.
Là, comme un vautour dans le vide,Il file ! son train libre et fouTaraude et mange le bloc mouDu vitreux élément perfide.
Bien que sa taille de deux aunesLui soit souvent un embarras,Il va tout battre : limons gras,Les dormants pierreux, et les crônes.
Il guette aux racines de l’arbre,Quitte la vase pour les joncs,Ou remonte après ses plongeonsDans les nénuphars jaune-marbre.
Du plus loin que son flair le senteIl fonce droit sur le fuyard,Plus prompt qu’un rapide en retardEt qui se presse à la descente.
Quant au fretin, véron, abletteQu’il avale sans s’en douter,Il hésite à se projeterPour cette bouchée incomplète.
Les poissons moyens, il les happe !Et les malheureux éperdusDans ses boyaux sont descendusTout aussitôt qu’il les attrape.
Pour les gros la torture est pire :Dans son étau moite et profondIl les tord, les pétrit, les fond,Et comme un boa les aspire.
Mais, c’est toujours la belle percheQui fait ses régals souverains :Le rasoir tranchant de ses reinsN’empêche pas qu’il la recherche.
L’hiver, son carnage tenaceSe poursuit clos, silencieux,Dans ces fonds plus mystérieuxSous leur couverture de glace.
Le monstre peut tout se permettreDans cette rivière bourbier,Avec ses nageoires d’un piedEt sa gueule d’un demi-mètre.
S’il pouvait faire volte-face,Hors de l’eau bondir tout à coup,Il aurait vite absorbé tout :Le jeûne tuerait cette masse.
Tel quel, il dépeuple quand mêmeLa rivière de ses poissons,Et les bords de leurs limaçons,Quand sa fringale est trop extrême.
Tous les aquatiques, cigogne,Rat, couleuvre, font ses repas.Les chiens morts ? il ne manque pasD’en décarcasser la charogne.
Chaque fois que sur l’onde obscureUn noyé passe dans la nuitIl s’en va dépouillé par luiDe son ventre ou de sa figure.
Le prendre ? il est bien trop fantômePour le fusil et le harpon !Et quel tramail barrerait doncL’ubiquité de son royaume ?
Il taille, broie, ouvre, dépèce,Triture, engloutit ses sujets :Il a mangé tous les brochets,Et reste seul de son espèce !
Il règne. C’est l’ogre despote,Le bourreau gouffre et massacrant,Le gigantesque dévorantDans son eau jaune qui clapote.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 1[aa]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a matière / entière féminine, classiqueb mal / animal masculine, classiquea naître / être féminine, classiqueb férocité / voracité masculine, classiquea pouce / douce masculine, classiqueb râblé / volé féminine, classiquea gueule / seule féminine, classiqueb complots / kilos masculine, classiquea l’embûche / poignard masculine, non classiqueb canard / dos masculine, non classiquec autruche / monstrueuse masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources