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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Le coucou

Maurice Rollinat· octosyllabes, 68 vers

Lorsque s’est accompli le temps des hivernages,Sitôt que le soleil ôte son masque blancEt que l’azur du ciel, enfin se détroublantRecommence à noyer ses îles de nuages ;

Quand revient la grenouille au lavoir limoneux,Lorsqu’en sa cavité rocheuse qui l’embloqueLa vipère interrompt son dormant soliloquePour soulever sa tête et desserrer ses nœuds ;

Alors, près d’un manoir que ronce ou lierre enlaceEt dont les revenants sont les seuls châtelains,Aux abords des marais et des pauvres moulinsS’élève un cri d’oiseau rôdant de place en place.

Coucou ! Tel est ce cri doux et rauque à la foisQui, malgré sa tristesse infiniment profonde,Mêle aux bruissements de la terre et de l’ondeQuelque chose d’amer, d’hostile et de narquois.

Un mort ressuscitant, et du fond de sa bièreVoulant mystifier par un appel plaisant,Dirait : Coucou ! sans doute, avec le même accent,En le syllabisant de la même manière.

Cette plainte, partout, vous devance et vous suit,Sous les arbres trapus, au long du buisson grêle,Partout, c’est la parole errante qui vous hèle,Jusqu’à l’heure livide où la clarté s’enfuit.

Dans les endroits déserts, tout le temps qu’elle dure,Une espèce d’horreur charge le Renouveau,La fraîcheur des ravins sent toujours le caveau,Un ne sait quelle brume assombrit la verdure.

Il semble que ce mot goguenard et chagrinPar son ressassement soit de mauvais présage :Les choses n’auraient pas cet étrange visageSans l’ensorcellement de ce maudit refrain.

Vainement, la colline étale sa chaumière,Ses groupes inclinés de bœufs et de moutons,Ses nappes, ses damiers, ses blocs et ses festonsSur des horizons purs imbibés de lumière.

Une atmosphère morne encadre ce tableau,Et, sous le vent peureux glissant de droite à gauche,C’est d’un air accablé que le feuillage ébaucheQuelques frissons pareils aux plissements de l’eau.

Pourtant le bon soleil qui réchauffe les pierresAllume au bout des fleurs l’insecte de saphir,Les parfums des forêts chevauchent le zéphir,Et tout ce qui dormait rentr’ouvre ses paupières ;

Mais quand même, malgré sa résurrection,La Nature subit l’apostrophe mauvaise,Et la contagion vague de son malaiseVous mord comme une sourde et lente obsession.

Coucou ! Coucou ! Cela jette un froid dans l’espace :Le vaste paysage inerte sous les cieuxPrend un aspect surpris, écouteur, anxieux,Chaque fois que dans l’air cela passe et repasse.

Pâtres et laboureurs sentent ramper en euxLa louche impression de ce cri solitaireQui, fantastiquement, avec tant de mystère,Résonne comme un bruit souterrain ou ligneux.

On dirait qu’il dégage un sentiment d’automneAutour des prés, des bois, des roches, des étangs,Et qu’il cherche à railler la fête du printempsAvec son ironie obscure et monotone.

Ainsi, de jour en jour, durant les plus beaux mois,S’inquiète et languit la verte solitude,Attendant pour songer dans la béatitudeLe premier coup de faux qui coupe cette voix.

Mais, d’ici là, ses nuits douces par excellence,L’indemnisent un peu de son diurne ennui,Car, elles font parler, dès que la lune a lui,Le divin rossignol enchanteur du silence.

Versification

Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a hivernages / blanc féminine, classiqueb détroublant / nuages masculine, classiquea limoneux / l’embloque féminine, classiqueb soliloque / nœuds masculine, classiquea enlace / châtelains féminine, classiqueb moulins / fois / profonde masculine, classiquec place / l’onde féminine, classiquec narquois / manière féminine, classiquea bière / plaisant masculine, classiqueb accent / suit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources