La nature, 1892
Le crétin
Horrifiant la forme humaineDans sa structure d’idiot,Le pâtre nain, jeune et vieillot,Subit les frimas de la plaine.
Mais, avec sa pensée inerte,Il n’éprouve qu’à fleur de corpsCette impression du dehorsQui lui vient, confuse et couverte.
Son maintien est celui des choses,Selon que le vent mord plus froid,Qu’il reste le même ou décroit,Qu’il reprend ou bien fait des pauses.
L’onde et lui blêmissent ensemble,Il sent la bise à la façonDu caillou, du sol, du buisson,Et de même que l’herbe il tremble.
Il prend, rejette son haleineEt songe tel que ses brebis :Ni plus ni moins sous ses habitsQue ce qu’elles sont sous leur laine.
Sans qu’un instant il vienne, il aille,Sans même entr’ouvrir le compasDe ses jambes, pour un seul pas,Il reste là, dans la broussaille.
Ce lieu que l’ajonc hérissonne,Pour lui là-bas fixe et debout,Forme moins un cadre qu’un toutOù s’amalgame sa personne.
Elle en fait partie intégrante,Si fondue à ce coin terreux,Liquide, végétal, pierreux,Qu’on ne l’y sent pas différente.
Presque nette, une idée uniqueCouve en son ténébreux cerveau :Ses moutons ! et tout le troupeauConnaît son rappel mécanique.
Les bruits rauques de ses langagesQu’il émet saccadés, plaintifs,Sont juste significatifsComme un murmure de branchages,
Mais, pour le mouton qui s’éloigneIls ont un sens : vers le pâtour,Chaque fois, son brusque retourCraintif et penaud en témoigne.
De loin, cet être a la posture,L’air d’un tronc d’arbre ou d’un rocher.Mais l’œil qui vient à l’approcherLe trouve affreux dans la Nature.
Avec cet unisson si vasteDans l’irrégulier toujours beau,Ce monstre humain, flasque et nabot,Fait le plus terrible contraste.
Il montre jaune et toute plateUne face en tête de mort ;Jusqu’aux oreilles sans rebordLa bouche sans dents se dilate ;
Et sur ces lèvres dont persisteLe béant rougeâtre et souillé,Dort le rire stupéfiéDe l’insanité froide et triste.
Son crane enflé d’hydrocéphaleEmplit son bonnet de cotonEt le carré de son mentonPresque à sa poitrine dévale.
Son corps où, goitreux, le cou rentre,A petits bras courts de crapaud,Avec jambes d’enfant pied bot ;Et tout son buste n’est qu’un ventre :
Outre ces hideurs effroyablesDont chacun se tient écarté,Le mutisme et la surditéLe retranchent de ses semblables.
Même hélas ! sa mère émouvanteDe tendresse pour cet enfant,Près de lui, toujours se défend,D’un frissonnement d’épouvante.
Il vit grognant comme un veau beugle,Et plus redouté qu’un poison,Muré dans sa double prisonDe chair vile et d’esprit aveugle.
Mais ce berger glaçant les moellesA des yeux d’un bleu vert lacté,Les frères en mysticitéDu diamant frais des étoiles.
L’innocence de sa pauvre âmeImmaculée y transparaît,Et tout l’infini du regretFait parler ces miroirs sans flamme.
Qui disent pour lui : « Je me navre« De ce que le Sort m’a produit« Si difforme, si plein de nuit,« Et repoussant comme un cadavre. »
C’est pourquoi malgré son visageEt son corps si laids, – par ses yeuxIl demeure, là, sous les cieux,Le Pur Esprit du paysage.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1(abba) 1(aabb) 1(abbacddcd)
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a humaine / plaine féminine, classiqueb d’idiot / vieillot masculine, classiquea inerte / corps masculine, classiqueb dehors / couverte féminine, classiquea choses / pauses masculine, classiqueb froid / décroit féminine, classiquea ensemble / tremble masculine, classiqueb façon / buisson / haleine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources