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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Le troupeau de vaches

Maurice Rollinat· 100 vers

Contournant large et creux son humide étendueEntre deux bois épais dont l’ombre le noircit,Le grand pacage nu davantage épaissitLe verdoiement figé de son herbe touffue.

S’embrumant çà et là des vapeurs qu’il dégage,Il dort en ce plein jour comme en la pleine nuit,Sans frisson de couleur, de mouvement, de bruit,Désert, moitié prairie et moitié marécage.

Endroit mort, d’un sinistre et hideux caractère,Avec ses arbres nains, tout hérissés de nœuds,Ses petits rocs saillant de fouillis épineux,Ses mares, ses buissons saturés de mystère !

Soudain, changeant d’aspect, son horreur se découvre :Car un gai beuglement dévalant du coteauY vient, et, tout d’un bloc, des vaches aussitôtApparaissent devant la barrière qui s’ouvre.

A peine il est entré que sur un cri du maîtreDéjà tout le troupeau s’est presque séparé,Considérant l’espace après avoir flairéCet herbage invitant qu’il va se mettre à paître.

Et les bêtes ayant disséminé leur groupe,Chacune, le col bas, s’avance indolemment ;Et voici commencer le vaste broutementRythmé net, en plus sourd, d’un bruit de faux qui coupe.

Or, ici, quelque peu Marchoise Bretonnante,Chaque vache est mignonne avec l’énorme pis,Tête maigre, les yeux plus malins qu’assoupis,Fanon court et la queue à la mèche traînante.

Avec le jarret svelte et la grâce des chèvres,Elles ont noir d’ébène, un poil plat de sourisQue foncent encor plus leur beau cornage grisEt les baves d’argent qui moussent à leurs lèvres.

Montagnards aussi fins que ceux des vaches suissesLeurs pieds sont vifs ; on sent qu’ils deviendraient mutinsMalgré cette mamelle aux quatre gros tétinsQui dandine sa masse en leur battant les cuisses.

Et, bientôt, dans ce pré d’une atmosphère bleueLe soleil se propage et réveille les taons,Faisant se secouer jambes, museaux gloutons,Vibrer des reins sans cesse émouchés de la queue.

A mesure qu’ayant tondu telle herbe raseLa bouche avidement mord à celle d’après,Le pas suit, invisible en son rampant progrèsD’un machinal tenant du songe et de l’extase

Là, quelqu’une éternue, ailleurs, une autre tousseProduisant un fracas d’un caverneux profond ;Là-bas, les dos bien joints de plusieurs qui s’en vontOnt l’ondulation d’une vague très douce.

Devant elles, au cours de leurs broutements graves,Des formes parmi l’herbe éveillent des frissons :Elles rencontrent vers, chenilles, limaçons,Tous les hôtes du frais, tous les rampants des caves.

Une taupe, un mulot surgissant d’une touffeLes épeure. Elles ont un recul étonné ;Grenouille sautillant, serpent pelotonné,Sentent le souffle chaud de leur mufle qui bouffe.

Au contraire, l’oiseau, qu’il voltige ou piétonne,Pour ces vaches toujours sera le bienvenu ;Plus d’une en se frottant contre un arbre chenuAime à voir dansoter la margot monotone.

Et le vent les caresse au bas des airs tranquilles,Et le reflet des bois vaguement éclaircisLeur rend plus doux l’aspect des cloaques moisis,Moins morne la longueur des buissons immobiles.

Le soleil rayonnant dans un nuageux blême,Se dérobant ici pour aller frapper là,Alternativement, elles ont un éclatLuisant mat ou voilé comme l’azur lui-même.

Si recouvert de brume est le fond du pacageQue celles qu’on y voit sont des spectres bovins :Il semblerait qu’au bas de ces taillis-ravinsElles aient revêtu l’ombre qui les encage.

Follette, par instants, une génisse instablePrend le galop, rebroute et repart de nouveau ;Une mère répond à l’appel de son veauMeuglant des profondeurs lointaines de l’étable.

L’une ou l’autre ayant soif, pleine de songerie,S’en va boire au marais – le cou dans les roseaux,Elle pompe l’eau morte, et, pleurant des naseaux,Mélancoliquement reprend sa mangerie.

Et, peu à peu, marquant d’une bouse qui tombeLourde, le lent chemin qu’elles font par le pré.Elles broutent d’un air distrait, désaffairé ;Leurs flancs s’arquent plus ronds et leur ventre se bombe.

Et la satiété, par degrés les rassemble,Telle isolée arrive en beuglant vers ses sœurs ;Et jeux, luttes, ébats, lèchements caresseurs,Indiquent leur plaisir d’être toutes ensemble.

Puis, toujours plus souvent, leur tête se relève ;Leur arrachement flasque et leur broiement légerS’arrêtent. Elles ont bien fini de manger :Pour chacune est venu l’instant croupi du rêve.

Maintenant, l’œil mi-clos, en cette herbe mouilléeElles semblent dormir le bon ruminement,Celle-ci flanc à bas, dans le plein vautrement,Une couchée assise, une autre agenouillée.

Et le soir les surprend dans ces diverses poses,Tandis qu’au beau milieu de leur jonchement noirTrois grands taureaux, debout, chargés de nonchaloir,Se profilent, tout blancs, avec les cornes roses.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources