La nature, 1892
Le vent
Élément fantôme, ondoyant,Impalpable, invisible, ayantLa soudaineté, le fuyant,Toutes les forces,Tous les volumes, tous les poids,Tous les touchers, toutes les voix,Toutes les fougues, à la foisDroites et torses…
Le vent ! Protée aérien,Surveillant, quand il ne dit rien,Sa métamorphose qu’il tientConstamment prête !Le vent ! frôleur du liseron,Du grain de sable, du ciron,Et, tout à coup, le bûcheronDe la tempête !
Soufflant la bonne exhalaison,Il recèle une trahison,Puisqu’à cette même saisonOù son haleineVa délecter les odorats,Les Pestes et les CholérasSont les voyageurs scélératsQu’elle promène.
La Terre semble jubilerEt l’Océan se consolerLorsque le vent veut s’appelerZéphir ou brise.La fleurette est pour ce berceurUne toute petite sœurQu’il vient câliner en douceurEt sans surprise.
Las de siffler et de gémir,Certains jours, il paraît dormir :A peine alors s’il fait frémirLa moindre tige ;Il s’endort, puis s’éveille un brin,Souffle minuscule et sereinQui lutine au ras du terrainEt qui voltige.
Même on dirait qu’il a le goûtDu silence, qu’il s’y dissout ;Un soupir de soupir, c’est toutCe qu’il profère :Il flotte mystique, enchanté,Comme une âme de voluptéDans la diaphanéitéDe l’atmosphère.
Il se distrait du calme platEn vagabondant çà et là ;Sans que son humeur pour celaSoit tracassière,Il bat la feuille qui devientD’un vert neuf ou d’un vert ancien,Car il l’époussète aussi bienQu’il l’empoussière.
Mais avec le temps automnal,Les hauteurs, la plaine, le val,Sont pris du frisson végétalA l’improviste ;On se retourne en maint endroitSur un coup subit qu’on reçoit…C’est le vent aigre, presque froidEt déjà triste.
Et dès lors, derrière, devant,De côté, toujours s’élevant,Flue et reflue un bruit bouffant ;Avant la pluie,C’est un claquement sec, un peuComme le frou-frou d’un bon feu,Quand la flamme jaune au dard bleuLèche la suie.
Les feuilles cessant de stagnerCommencent à dodeliner,On voit très au loin moutonnerToute leur masse ;Un trouble parcourt le gazon,La girouette, le buissonGesticulent à leur façon,Et l’eau grimace.
Quand la tempête se produit,Le vent hurle. C’est toujours luiQui la devance, la conduitEt la présage ;Et son mauvais surgissementFait sentir plus spectralementLe livide assombrissementDu paysage.
Au fond des campagnes, dans l’air,Quel cauchemar et quel enferQuand, parmi la foudre et l’éclair,Le vent infligeSa démence à l’obscurité !Tout tourne en pleine cécitéDans l’effroyable insanitéDe ce vertige.
L’hôte inquiet d’un vieux manoirDoit nécessairement savoirCombien il est lugubre et noir,Les nuits d’orage,D’entendre, tout seul, du dedans,Ces gigantesques bruits grondants,Confus d’abord, bientôt stridentsEt pleins de rage.
Insensiblement, par filetsPlaintifs, saccadés, maigrelets,Le vent glisse entre les voletsEt sous les portes,Et, s’engouffrant aux corridors,Il gémit ainsi que des mortsQui viendraient pleurer leurs remordsAvec des mortes.
La rumeur monte, en plus chagrin,Comme un bourdonnement marin ;Et puis, tumulte souterrain,Clameur mouranteDe tout un peuple massacreur.Rires de folles en fureur…C’est la musique de l’horreurDans l’épouvante !
Le vent ne commence parfoisQu’à fendre l’air en tapinois,Qu’à gercer l’eau, tâter les toits,Froisser le chêne,Coucher l’herbe et raser le roc :Il se tasse pour un grand choc,Et subitement, tout d’un bloc,Il se déchaîne
Contre les bois, les prés, les monts,Routes, sentiers, sables, limons ;Il faut au jeu de ses poumonsLes vastitudesEt s’exaspérant des prisonsQue lui font les quatre horizonsIl cogne à toutes les cloisonsDes solitudes !
Il fouille les coins et les creux ;Au sommet des glaciers affreuxLa neige, par monceaux vitreux,Par masses blanches,S’écroule sous son cinglementQui poursuit caverneusementLa chute et l’engloutissementDes avalanches.
Les océans sont rendus fousPar les plongements de ses coups,Il redescend au fond des trous,Remonte aux cimes…Et rebouleversant les flots,Précipite encor son chaosDes escarpements les plus hautsDans les abîmes.
Il met le feuillage en haillons,Sabre les blés sur les sillons,Prend l’herbe dans ses tourbillons,La tord, la hache ;Il livre même des combatsAux vieux arbres de haut en bas,Et quand il ne les pourfend pas,Il les arrache !…
Et, toujours, par tout l’univers,Par les continents et les mers,Les champs, les cités, les déserts,Passe et repasse,Tour à tour tendre et furieuxCe grand souffle mystérieux :La respiration des cieuxOu de l’espace !
Versification
- Forme
- Sonnet classique (sonnet)
- Rimes
- abab abab ccd dee
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a ondoyant / fuyant masculine, classiqueb ayant / forces féminine, classiquec poids / fois masculine, classiqued voix / torses féminine, non classiquea aérien / rien masculine, classiqueb tient / prête masculine, classiquec liseron / ciron féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources