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un seul est le mot juste.

La nature, 1892

Les moutons

Maurice Rollinat· sonnet non classique, alexandrins, 160 vers

Grimpeurs, vifs malgré l’embonpoint ;Buissonniers, – dans le paysageAccrochant leur laine au passageEt semant leur odeur de suint.

Toison d’un blanc sale, ou bien rousse,Ou toute noire, – l’œil bombé,Vitreux, de longs cils embarbé ;Une humeur que rien ne courrouce.

Crottes en grains de chapeletPar monts et par vaux propagées ;– Ovales et brunes dragéesDe la pie et du roitelet ; –

Cri tendre exprimant tout, la peine,L’amour, la peur, – cri saisissantQui rappelle par son accentL’enfance de la plainte humaine :

A grands traits, voici présentésLes pauvres moutons domestiques,Emblèmes des douceurs mystiquesEt des saintes humilités.

Chacun broute ou plutôt broutoche,Tant c’est bref, saccadé, menu.A grelottement continu,Mécanique, leur museau pioche.

Un bruit ? vite se dépêchant,A suivre sa piste ils s’attardent ;Puis, ils reviennent et regardentA la barrière de leur champ.

Ou bien encore, ils vont se mettreA lutter : si fort est le chocDe leurs fronts durs comme le roc,Qu’on l’entendrait d’un kilomètre.

L’été, l’hiver, dans le bonheurOu dans l’ennui de la campagneLeur doux bêlement accompagneLe berger qui chante en mineur.

Routiers des grands espaces rudesEt des creux où l’ombre s’endort,Ils deviennent, par un temps mort,Le mouvement des solitudes.

La nature qui, jour et nuit,Fond leurs couleurs avec ses teintes,Harmonise encore leurs plaintesAvec son silence et son bruit.

Ils s’amalgament à leurs hôtes :Maigres moutons, rocs rabougrisSous la laine ou le lichen grisOnt le même aspect sur les côtes.

Le vieux cimetière les voitPâturer l’herbe de la tombe ;Ils visitent le mur qui tombeEt la citerne au souffle froid.

Tondus ou foisonnant de laine,Au loin leur brumeux ondoiementForme un vermineux grouillementSur la montagne et dans la plaine :

En voici paitre aux environsD’une humble rivière qui songe,Où le reflet du soleil plongeSous des zigzags de moucherons ;

L’herbe cuit, les hauteurs sont bleues ;Les arbres baignent dans l’azur :L’horizon si souvent obscurS’est découvert à plusieurs lieues.

Les agneaux tettent les brebisQue l’agenouillement délasse ;La chèvre à l’ombre se prélasseEntre les béliers ébaubis.

Mais le brusque vent des oragesRembrunit ce luisant tableau ;Et les cieux sont couleur de l’eau,Les moutons couleur des nuages.

L’éclair brûle, ils vont aveuglésPar ce tortueux luminaire,Mêlant aux rumeurs du tonnerreDe grands bêlements désolés.

La pluie éparpille la troupe ;Ils cherchent longtemps autour d’eux,Et tout penauds, seuls, deux à deux,Ou ramassés par petit groupe,

Gagnent les coins pour s’y cacher :Leur blottissement se recueille,Ici, s’abritant d’une feuille,Et là du rebord d’un rocher.

Et saison grise ou saison verte,Dès qu’il pleut, les retrouve ainsi :Le col bas, le dos rétréci,Les yeux mi-clos, la jambe inerte.

Par les jours chauds et quelquefoisPar les temps secs de la froidure,Quand la terre est sonore et dure,Sur une route, au long d’un bois.

Au fond d’un chemin de traverse,Vous entendez derrière vousComme un roulement de caillouxPrécipités par une averse…

Ce sont des moutons détalantDevant le chien qui les rassemble,En bloc, trottinant tous ensemble,Pied contre pied, flanc contre flanc.

Ceux des grandes plaines mouilléesDu sol chauve, aplati, géant,Espèce de terre-océanDont les vagues seraient caillées,

Ceux-là se consument d’ennuiPrès du vieux berger qui les garde,En plein jour, forme aussi hagardeQue le fantôme en pleine nuit.

A ces moutons l’horrible extaseEt le vertigineux repos !Pour distraction ? des crapauds !Et pour litière, de la vase.

Ceux des montagnes, constammentGrisés d’air pur et de lumière,Vivent le rêve de la pierre,De la neige et du firmament.

Leur pâtre dans sa maisonnetteLes oublie, ayant pour tout soinD’écouter seulement de loinTintinnabuler leur sonnette.

S’ils ne trouvent pas d’autres metsQue de la bruyère qui souffre,Ils peuvent boire au fond du gouffreEt ruminer sur les sommets.

Ceux du val ont pris l’humeur tristeA flairer dans le vent des boisL’odeur du loup, spectre sournoisQui vient toujours à l’improviste.

L’été les fait toujours joyeux,Satisfaits, mutins, sans alarmes :Leurs silhouettes sont des charmesOù qu’elles surgissent aux yeux ;

Mais leur rencontre vous étonneVous saisit dans un lieu perdu,Sous le ciel tout d’ombre tenduCertaines nuits de fin d’automne :

Alors, l’effet d’un bêlementOu d’une toison ténébreuseEst subi par l’âme peureusePresque surnaturellement.

Leur présence en telle contréePrès d’un étang, d’un carrefour,Dégage un fantastique sourd,Comme une vague horreur sacrée.

Et monotone va leur sort :Reconsidérer la nature,Y reprendre marche et pâtureY rebêler jusqu’à la mort.

Hélas ! savent-ils qu’ils se leurrentEn se disant qu’ils mourront bienDe vieillesse, comme le chien ?Mystère ! mais souvent ils pleurent.

Ils ont des larmes dans la voixComme ils en ont sur les paupières :Le soir, au bord des fondrières,On les surprend plus d’une fois,

Écrases par leur songerie,Confondus, béants, semblant voirLe coutelas de l’abattoirEt l’étal de la boucherie.

Versification

Forme
Sonnet non classique (sonnet)
Rimes
abba cddc efe gfg
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a l’embonpoint / suint féminine, classiqueb paysage / passage masculine, classiquea rousse / courrouce masculine, classiqueb bombé / embarbé féminine, classiquea chapelet / dragées féminine, classiqueb propagées / peine masculine, classiquec roitelet / saisissant féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources