La nature, 1892
Lune d’orage
La lune a mangé les nuages :Elle émerge, s’épanouit…Et soudainement désenfouitLa vision des paysages.
Le brouillard abat ses cloisonsEntre le feuillage et la pierre ;Une lumineuse poussièreParsème les quatre horizons.
Au ciel calmé, de bon augure,Frémit l’astre de diamant,Et sous son froid scintillementQui les nimbe et les transfigure,
Tous les fantastiques décorsDes hauteurs, des fonds et des berges,Ont le frissonnement des viergesEt la solennité des morts.
La plaine sauvage dénombreSes aspects lépreux et chagrins :Joncs des étangs, plis des terrainsS’illuminent dans la pénombre.
Sur la colline, au creux du val,La campagne rugueuse et verteS’enveloppe mi-découverte,D’une atmosphère de cristal.
Des chatoiements pleuvent, s’épanchentDans les torrents bleus, les lacs noirs,Redevenus les clairs miroirsDes pauvres arbres qui s’y penchent.
Fougères, genêts sont jonchésDes beaux reflets qui s’entrelacent,Argentant, quand ils se déplacent,L’ombre du sable et des rochers.
A travers landes et bocagesRéapparaît visiblementLe troupeau brouteur ou dormantDes bœufs perdus dans les pacages.
Bien qu’il semble aux tristes hibouxQue le gai matin s’élucubre,Ils poussent un cri moins lugubreAu fond du silence plus doux.
Dans les forêts, l’horreur fait trêve,Car sur maint vieux chêne tortuLe rossignol qui s’était tuRecommence à pleurer son rêve.
Par les prés, entre les sillons,La voix des cailles se réveille ;Les buissons reprêtent l’oreilleAu cliquettement des grillons.
Et de nouveau ronflent des ailesLes papillons « tête-de-mort » ;Et le marais grossit encorSa plainte et son bruit de crécelles.
Tout à l’heure, avec ce frissonDe la tempête qui s’amasse,Une averse humectait l’espaceEt le sol, de telle façon
Que le vent moite qui circuleMouille encore ce clair-obscur,Amalgame tranquille et purDe l’aurore et du crépuscule.
Et le bon soleil des crapaudsDissipant son inquiétude,Toute l’étrange solitudeGoûte l’extase et le repos :
Elle s’endort dans ses aromes,Avec ses hôtes engourdis,Comme un nocturne paradisDe mélancoliques fantômes.
Mais, lente, sans trop s’accuser,La brume a refilé ses toiles,Et voici, sous de mornes voiles,La Grande Lampe agoniser.
Déjà grondent par intervallesLes cieux sinistrement couverts,Et la pluie arrive au traversDes flamboiements et des rafales.
Hors le murmure coassant,Tout bruit d’en bas tombe et s’enterre ;Puis, la couleur devient mystère,La forme va s’assombrissant,
Et par degrés, toujours plus brune,Elle chancelle et se réduit…Et l’orage reprend la nuit :Les nuages mangent la lune.
Versification
- Forme
- Sonnet non classique (sonnet)
- Rimes
- abba cddc eef ggf
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (8 de 8, 6 de 12)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a nuages / paysages masculine, classiqueb s’épanouit / désenfouit féminine, classiquea cloisons / horizons féminine, classiqueb pierre / poussière masculine, classiquea augure / diamant masculine, classiqueb scintillement / berges féminine, non classiquec transfigure / décors masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources