Les apparitions, 1896
L’espace blanc
Un soleil sans chaleur et presque sans clartéSe lève dans de l’ombre – en sorteQu’il épand on ne sait quelle lumière morteContinuant l’obscurité.
Muré par le fumeux du ciel, des horizons,L’air vous brouille l’âme et la vue ;La lande croupit plate et nueSans vestige de roc, d’arbres ou de buissons.
Mais la neige remplit tout ce vide en prison,Sa tombée oblique et touffueCouvre à flocons muets comme d’une toisonLa hideuse plaine chenue.
Et monotonement, s’étale indéfinie,Immaculée en sa fraicheur,Duveteuse et compacte, éblouissante, unie,L’énormité de la blancheur.
Et le ciel, juste après ce déluge d’hermine,Blêmissant comme le lointain,C’est tout l’espace blanc dans ce jour incertainQu’un soir morne et glacé termine.
Puis, la bise ouate son bruit…Et, d’abord si noire, la nuitPâlit ses grands voiles funèbres :
La lune consacre en tremblantSur l’immense reposoir blancLa fête blanche des ténèbres.
26 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources