Les apparitions, 1896
La soirée verte
Le soir tombait avec une lenteur magique,La grande nappe d’eau qui dormait sans un pliRépercutait profonds dans son miroir poliLe nuage rampant et l’arbre léthargique.
Le seul glissottement des sources de la rivePleurant dans le silence un goutteleux soupirBerçait l’air engourdi que le muet zéphirCoupait, tiède et frôlant, d’une haleine furtive.
Tous, brumeusement clairs, trembleusement inertes,Les rocs et les buissons, les taillis du coteau,Les murs du vieux moulin, la tour du vieux châteauVivaient dans ce bain noir traversé d’ombres vertes.
La douceur descendait de la nue en extaseSur ces vallonnements, qui devenaient blafards,Et la mort du soleil rosait les nénupharsEntre les joncs pourprés qui saignaient sur la vase.
La nuit s’approchait, molle et chaude,Le ciel s’était lamé d’un glacis d’émeraudeQue la lune allait argenter.
Et voici qu’à l’heure où tout se recueilleL’onde, elle aussi, pour m’enchanter,Avait pris la couleur du ciel et de la feuille.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources