Les Névroses, 1883· Les âmes
Chopin
À Paul Viardot.
Chopin, frère du gouffre,‖ amant des nuits tragiques,Âme qui fus si grande‖ en un si frêle corps,Le piano muet‖ songe à tes doigts magiquesEt la musique en deuil‖ pleure tes noirs accords.
L'harmonie a perdu‖ son Edgar Poe faroucheEt la mer mélodique‖ un de ses plus grands flots.C'est fini ! le soleil‖ des sons tristes se couche,Le Monde pour gémir‖ n'aura plus de sanglots !
Ta musique est toujours —‖ douloureuse ou macabre —L'hymne de la révolte‖ et de la liberté,Et le hennissement‖ du cheval qui se cabreEst moins fier que le cri‖ de ton cœur indompté.
Les délires sans nom,‖ les baisers frénétiquesFaisant dans l'ombre tiède‖ un cliquetis de chairs,Le vertige infernal‖ des valses fantastiques,Les apparitions‖ vagues des défunts chers ;
La morbide lourdeur‖ des blancs soleils d'automne ;Le froid humide et gras‖ des funèbres caveaux ;Les bizarres frissons‖ dont la vierge s'étonneQuand l'été fait flamber‖ les cœurs et les cerveaux ;
L'abominable toux‖ du poitrinaire minceLe harcelant alors‖ qu'il songe à l'avenir ;L'ineffable douleur‖ du paria qui grinceEn maudissant l'amour‖ qu'il eût voulu bénir ;
L'âcre senteur du sol‖ quand tombent des averses ;Le mystère des soirs‖ où gémissent les cors ;Le parfum dangereux‖ et doux des fleurs perverses ;Les angoisses de l'âme‖ en lutte avec le corps ;
Tout cela, torsions‖ de l'esprit, mal physique,Ces peintures, ces bruits,‖ cette immense terreur,Tout cela, je le trouve‖ au fond de ta musiqueQui ruisselle d'amour,‖ de souffrance et d'horreur.
Vierges tristes malgré‖ leurs lèvres incarnates,Tes blondes mazurkas‖ sanglotent par moments,Et la poignante humour‖ de tes sombres sonatesM'hallucine et m'emplit‖ de longs frissonnements.
Au fond de tes Scherzos‖ et de tes Polonaises,Épanchements d'un cœur‖ mortellement navré,J'entends chanter des lacs‖ et rugir des fournaisesEt j'y plonge avec calme‖ et j'en sors effaré.
Sur la croupe onduleuse‖ et rebelle des gammesTu fais bondir des airs‖ fauves et tourmentés,Et l'âpre et le touchant,‖ quand tu les amalgames,Raffinent la saveur‖ de tes étrangetés.
Ta musique a rendu‖ les souffles et les râles,Les grincements du spleen,‖ du doute et du remords,Et toi seul as trouvé‖ les notes sépulcralesDignes d'accompagner‖ les hoquets sourds des morts.
Triste ou gai, calme ou plein‖ d'une angoisse infinie,J'ai toujours l'âme ouverte‖ à tes airs solennels,Parce que j'y retrouve‖ à travers l'harmonie,Des rires, des sanglots‖ et des cris fraternels.
Hélas ! toi mort, qui donc‖ peut jouer ta musique ?Artistes fabriqués,‖ sans nerf et sans chaleur,Vous ne comprenez pas‖ ce que le grand PhtisiqueA versé de génie‖ au fond de sa douleur !
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a tragiques / magiques féminine, classiqueb corps / accords masculine, classiquea farouche / couche féminine, classiqueb flots / sanglots masculine, classiquea macabre / cabre féminine, classiqueb liberté / indompté masculine, classiquea frénétiques / fantastiques féminine, classiqueb chairs / chers masculine, classiquea d'automne / s'étonne féminine, classiqueb caveaux / cerveaux masculine, classiquea mince / grince féminine, classiqueb l'avenir / bénir masculine, classiquea averses / perverses féminine, classiqueb cors / corps masculine, classiquea physique / musique féminine, classiqueb terreur / d'horreur masculine, classiquea incarnates / sonates féminine, classiqueb moments / frissonnements masculine, classiquea Polonaises / fournaises féminine, classiqueb navré / effaré masculine, classiquea gammes / amalgames féminine, classiqueb tourmentés / étrangetés masculine, classiquea râles / sépulcrales féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea infinie / l'harmonie féminine, classiqueb solennels / fraternels masculine, classiquea musique / Phtisique féminine, classiqueb chaleur / douleur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources