Les Névroses, 1883· Les spectres
L’Enterré vif
À Edgar Branly.
— « Homme ! imagine-toi‖ qu'après un soir d'orgieTu rentres chez toi, très joyeux :Tu dors, et le matin,‖ tombant en léthargie,Tu parais mort à tous les yeux.
Ta fillette se mire,‖ et ton épouse fausse,Bouche ricaneuse et front bas,Songe : « On va donc enfin‖ le fourrer dans sa fosse ;Vite une loque et de vieux bas ! »
Sur la table de nuit‖ on met un cierge sale,On te roule dans le linceul.Et tandis que chacun‖ tourne et va dans la salle,Tu gis dans un coin, blême et seul.
La bonne, ta maîtresse,‖ égrène une prièreD'un air las où l'ennui se peint ;L'ouvrier prend mesure‖ et propose une bièreDe bon chêne ou de bon sapin.
Pendant que ton cousin‖ optera pour le chêne :Il criera, ton enfant si cher,Que pour gagner vingt sous‖ il faut que l'on s'enchaîne :Le sapin est déjà trop cher !
Bref, on t'habillera‖ d'un peuplier si tendreQu'on aura peine à le clouer ;Et sur les contrevents,‖ ton fils, sans plus attendre,Écrira : Maison à louer.
Et puis, bagage oblong,‖ heurtant rampe et muraille,Par l'escalier tu descendras ;Aux regards de la rue‖ égoïste qui railleLigneusement tu t'étendras ;
Et les porteurs narquois,‖ sous la nue en fournaiseCalcinant les toits et le sol,Marmotteront : « Tu vas‖ fermenter à ton aiseEt charogner dans ton phénol. »
Le prêtre ayant glapi :‖ « Bah ! mourir, c'est renaître ! »Peu payé, priera mollement ;Et ceux qui te verront‖ passer de leur fenêtreDiront : « Quel pauvre enterrement ! »
Le corbillard, avec‖ des lenteurs de cloporte,Rampera lourd, grinçant, hideux ;Comme il peut arriver‖ que le cheval s'emporteEt casse ton cercueil en deux.
Dans l'église, un ivrogne‖ en sonnant tes glas sombresRéveillera de gros hibouxQui frôleront ta caisse‖ avec leurs ailes d'ombresEt viendront se percher aux bouts.
Entre les hommes noirs‖ à figure pointueUn pauvre portera ta croix ;Et plus d'un pensera :‖ « Cette scène me tue,« Je pourrais m'esquiver, je crois. »
Et voilà qu'on arrive‖ à ta fosse béante,Obscure comme l'avenir :Elle est là, gueule fauve,‖ ironique et géante,Attendant l'heure d'en finir.
Sur un court Libera‖ que le prêtre t'accordeOn t'engouffre et tu glisses… Brrou !Puis, d'un mouvement brusque‖ on ramène la cordeEt tu t'aplatis dans le trou.
On prend le goupillon‖ avec des mains gantées,On t'asperge vite en tremblant ;Et l'on rabat la terre,‖ à pleines pelletées,Sur ton paletot de bois blanc.
Un fossoyeur, pressé‖ d'achever sa besogne,Enfonce ta croix comme un coin,Et les deux croque-morts‖ ricanant sans vergogneVont boire au cabaret du coin.
Or, tout cela se brise‖ à ton sommeil magique,Comme le flot contre l'écueil ;Mais ton œil va s'ouvrir‖ pour un réveil tragiqueDans l'affreuse nuit du cercueil.
Alors, étroitement‖ collés contre tes hanches,Tes maigres bras ensevelisIront en s'étirant‖ buter contre les planchesSous le grand suaire aux longs plis.
Tandis que tes genoux‖ heurteront ton couvercleAvec un frisson de fureur,Ton esprit affolé‖ roulera dans un cercleD'épouvantements et d'horreur.
Une odeur de bois neuf,‖ d'argile et de vieux lingesTe harcèlera sans pitié :L'asphyxie aux poumons,‖ la névrose aux méninges,Tu hurleras, mort à moitié.
Tes sourds gémissements‖ resteront sans réponse ;Plus d'échos sous ton hideux toitQui, spongieux et mou‖ comme la pierre ponce,Laissera l'eau suinter sur toi !
Dans l'horrible seconde‖ où ta vie épuiséeLuttera moins contre la mort,Tu croiras voir ta chair‖ déjà décomposée ;Tu sentiras le ver qui mord.
Contrition tardive‖ et vaines conjectures,Tous ces spectres aux dents de ferLancineront ton âme‖ en doublant tes torturesQui te feront croire à l'enfer.
Tandis que ta famille‖ oublieuse et cyniqueDiscutera ton testament,Et que, la plume aux doigts,‖ un vieux notaire iniqueÉpaissira l'embrouillement,
Toi, tu seras tout seul‖ enfermé dans ta boîte,Pauvre cadavre anticipé,Sans haleine, sans voix,‖ sans regards, le corps moite,Bouche ouverte et le poing crispé.
Enfin, tes membres froids‖ s'allongeront sous terreDans la morne rigidité,Et ton dernier soupir,‖ atroce de mystère,S'enfuira vers l'éternité. »
— Telle est la prophétie‖ effroyable de haineQu'un grand fantôme au nez camard,M'a faite, l'autre nuit,‖ sur un trône d'ébène,Au milieu d'un noir cauchemar.
Versification
- Forme
- 27 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 27(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (54 de 8, 54 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 27 quatrains
- Mots à la rime
- a d'orgie / léthargie féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea fausse / fosse féminine, classiqueb bas masculine, classiquea sale / salle féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea prière / bière féminine, classiqueb peint / sapin masculine, non classiquea chêne / s'enchaîne féminine, classiqueb cher masculine, classiquea tendre / attendre féminine, classiqueb clouer / louer masculine, classiquea muraille / raille féminine, classiqueb descendras / t'étendras masculine, classiquea fournaise / aise féminine, classiqueb sol / phénol masculine, classiquea renaître / fenêtre féminine, classiqueb mollement / enterrement masculine, classiquea cloporte / s'emporte féminine, classiqueb hideux / deux masculine, classiquea sombres / d'ombres féminine, classiqueb hiboux / bouts masculine, classiquea pointue / tue féminine, classiqueb croix / crois masculine, classiquea béante / géante féminine, classiqueb l'avenir / finir masculine, classiquea t'accorde / corde féminine, classiqueb Brrou / trou masculine, classiquea gantées / pelletées féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea besogne / vergogne féminine, classiqueb coin masculine, classiquea magique / tragique féminine, classiqueb l'écueil / cercueil masculine, classiquea hanches / planches féminine, classiqueb ensevelis / plis masculine, classiquea couvercle / cercle féminine, classiqueb fureur / d'horreur masculine, classiquea linges / méninges féminine, classiqueb pitié / moitié masculine, classiquea réponse / ponce féminine, classiqueb toit / toi masculine, non classiquea épuisée / décomposée féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquea conjectures / tortures féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquea cynique / inique féminine, classiqueb testament / l'embrouillement masculine, classiquea boîte / moite féminine, classiqueb anticipé / crispé masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb rigidité / l'éternité masculine, classiquea haine / d'ébène féminine, classiqueb camard / cauchemar masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources