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un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les luxures

La belle Fromagère

Maurice Rollinat· 13 sizains, alexandrins et octosyllabes, 78 vers

À Charles Frémine.

Par la rue enfiévrante‖ où mes pas inquietsSe traînent au soleil‖ comme au gaz, je voyaisDerrière une affreuse vitrineOù s'étalaient du beurre‖ et des fromages gras,Une superbe enfant‖ dont j'admirais les brasEt la plantureuse poitrine.

Le fait est que jamais‖ fille ne m'empoignaComme elle, et que jamais‖ mon œil fou ne lorgnaDe beauté plus affriolante !Un nimbe de jeunesse‖ ardente et de santéAuréolait ce corps‖ frais où la pubertéÉtait encore somnolente.

Elle allait portant haut‖ dans l'étroit magasinSon casque de cheveux‖ plus noirs que le fusainEt, douce trotteuse en galoches,Furetait d'un air gai‖ dans les coins et recoins,Tandis que les bondons‖ jaunes comme des coingsSe liquéfiaient sous les cloches.

Armés d'un petit fil‖ de laiton, ses doigts vifsDétaillaient prestement‖ des beurres maladifsÀ des acheteuses blafardes ;Des beurres, qu'on savait‖ d'un rance capiteux,Et qui suaient l'horreur‖ dans leurs linges piteux,Comme un affamé dans ses hardes.

Quand sa lame entamait‖ Gruyère ou Roquefort,Je la voyais peser‖ sur elle avec effort,Son petit nez frôlant les croûtes,Et rien n'était mignon‖ comme ses jolis doigtsDécoupant le Marolle‖ infect où, par endroits,La vermine creusait des routes.

Près de l'humble comptoir‖ où dormaient les gros sousLes Géromés vautrés‖ comme des hommes saoulsCoulaient sur leur clayon de paille,Mais si nauséabonds,‖ si pourris, si hideux,Que les mouches battaient‖ des ailes autour d'eux,Sans jamais y faire ripaille.

Or, elle respirait‖ à son aise, au milieuDe cette âcre atmosphère‖ où le Roquefort bleuSuintait près du Chester exsangue ;Dans cet ignoble amas‖ de caillés purulents,Ravie, elle enfonçait‖ ses beaux petits doigts blancs,Qu'elle essuyait d'un coup de langue.

Oh ! sa langue ! bijou‖ vivant et purpurinSe pavanant avec‖ un frisson vipérinTout plein de charme et de hantise !Miraculeux corail‖ humide et veloutéDont le bout si pointu‖ trouait de voluptéMa chair, folle de convoitise !

Donc, cette fromagère‖ exquise, je l'aimaisJe l'aimais au point d'en‖ rêver le viol ! mais,Je me disais que ces miasmes,À la longue, devaient‖ imprégner ce beau corpsEt le dégoût, comme un‖ mystérieux recors,Traquait tous mes enthousiasmes.

Et pourtant, chaque jour,‖ rivés à ses carreaux,Mes deux yeux la buvaient !‖ en vain les LivarotsSoufflaient une odeur pestilente,J'étais là, me grisant‖ de sa vue, et si fou,Qu'en la voyant les mains‖ dans le fromage mouJe la trouvais ensorcelante !

À la fin, son aveu‖ fleurit dans ses rougeurs ;Pour me dire : « je t'aime »‖ avec ses yeux songeurs,Elle eut tout un petit manège ;Puis elle me sourit ;‖ ses jupons moins tombantsDécouvrirent un jour‖ des souliers à rubansEt des bas blancs comme la neige.

Elle aussi me voulait‖ de tout son être ! À moi,Elle osait envoyer‖ des baisers pleins d'émoi,L'emparadisante ingénue,Si bien, qu'après avoir‖ longuement babillé,Par un soir de printemps,‖ je la déshabillaiEt vis sa beauté toute nue !

Sa chevelure alors‖ flotta comme un drapeau,Et c'est avec des yeux‖ qui me léchaient la peauQue la belle me fit l'hommageDe sa chair de seize ans,‖ mûre pour le plaisir !Ô saveur ! elle était‖ flambante de désirEt ne sentait pas le fromage !

Versification

Forme
13 sizains (sizains)
Rimes
13(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (52 de 12, 26 de 8)· profil 8, 6−6
Strophes
13 sizains
Mots à la rime
a inquiets / voyais masculine, classiqueb vitrine / poitrine féminine, classiquec gras / bras masculine, classiquea m'empoigna / lorgna masculine, classiqueb affriolante / somnolente féminine, classiquec santé / puberté masculine, classiquea magasin / fusain masculine, classiqueb galoches / cloches féminine, classiquec recoins / coings masculine, classiquea vifs / maladifs masculine, classiqueb blafardes / hardes féminine, classiquec capiteux / piteux masculine, classiquea Roquefort / effort masculine, classiqueb croûtes / routes féminine, classiquec doigts / endroits masculine, classiquea sous / saouls masculine, classiqueb paille / ripaille féminine, classiquec hideux / d'eux masculine, classiquea milieu / bleu masculine, classiqueb exsangue / langue féminine, classiquec purulents / blancs masculine, classiquea purpurin / vipérin masculine, classiqueb hantise / convoitise féminine, classiquec velouté / volupté masculine, classiquea l'aimais / mais masculine, classiqueb miasmes / enthousiasmes féminine, classiquec corps / recors masculine, classiquea carreaux / Livarots masculine, classiqueb pestilente / ensorcelante féminine, classiquec fou / mou masculine, classiquea rougeurs / songeurs masculine, classiqueb manège / neige féminine, classiquec tombants / rubans masculine, classiquea moi / d'émoi masculine, classiqueb ingénue / nue féminine, classiquec babillé / déshabillai masculine, classiquea drapeau / peau masculine, équivalenteb l'hommage / fromage féminine, classiquec plaisir / désir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources