Les Névroses, 1883· Les spectres
La Déveine
À Charles Leroy.
Je m'habille ahuri,‖ subissant à plein corpsL'atroce ubiquité‖ d'une introuvable puce ;Mettre mon faux-col ?… Mais,‖ il faudrait que je pusse !Et ma botte ennemie‖ a réveillé mes cors.
Le placard aux effets,‖ sous des grappes de loques,Cache précisément‖ l'indispensable habit ;Et la migraine, avec‖ un vrillement subit,M'arrache de plaintifs‖ et stridents soliloques.
Ma brosse a les crins mous,‖ parce que je m'en sers ;L'invisibilité‖ de ma bourse m'effraie ;La rafale au dehors‖ pleure comme une orfraie ;Et toujours mes chagrins‖ comme autant de cancers !
Je sors : un grand voyou‖ crotté comme une truieMe lorgne en ricanant‖ sous le ciel pluvieux ;Et dès mes premiers pas‖ sur le trottoir, un vieuxA failli m'éborgner‖ avec son parapluie.
Ma pitié du cheval‖ déplaît au cocher gras :Encore un qui s'en vient‖ prêt à me chercher noise !Et voilà que sa rosse‖ hypocrite et sournoise,Pour me remercier‖ veut me couper le bras.
J'allonge mon chemin,‖ pour éviter la Morgue,Enfin débarrassé‖ d'un affreux babillard,Quand l'apparition‖ d'un pauvre corbillardMe surprend tout à coup‖ devant un joueur d'orgue.
Un pâle individu‖ me bouscule en tremblant ;D'abord, je vois du vin‖ qui suinte aux commissuresDe ses lèvres, et puis‖ un tas de vomissuresMe révèle pourquoi‖ l'homme a le teint si blanc.
Triste, et plus recueilli‖ qu'un moine de la trappe,Je vais, lorsque soudain‖ mon chapeau s'envolant,M'expose au ridicule‖ âpre et désopilant,Puisqu'il me faut courir‖ pour que je le rattrape !
Toujours le mot Complet‖ à tous les omnibus :Si bien, qu'enfin juché‖ sur une impériale,Je subis la prunelle‖ inquisitorialeD'un long monsieur coiffé‖ d'un funèbre gibus.
Je vois un ami poindre.‖ Enfin ! C'est une ficheDe consolation…‖ Mais cela, c'en est trop :L'ingrat, pour m'éviter,‖ gagne un mur au grand trot,Et fait semblant de lire‖ une très vieille affiche.
Et je suis, juste ciel !‖ malheureux à ce point,Qu'au milieu d'une rue‖ ignoble et solitaireJ'aperçois ma maîtresse‖ au bras d'un militaireQui fait sonner sa botte,‖ une cravache au poing.
Et la pluie et le vent,‖ les voitures, la boue,Tout, garçon de café,‖ commis de magasin,Le roquet, le concierge,‖ et jusqu'à mon voisinDe table, tout cela‖ me vexe et me bafoue.
Je rentre : un gîte plein‖ d'inhospitalité !Rideaux et papiers peints‖ prennent des tons qui gueulent ;Quant à mes vieux portraits,‖ on dirait qu'ils m'en veulentEt ma pendule tinte‖ avec hostilité.
Déjà dans l'escalier,‖ l'œil du propriétaireM'a requis de payer‖ l'argent que je lui dois ;Ma porte s'est fermée‖ en me pinçant les doigtsAvec un grincement‖ subit et volontaire.
J'avise l'encrier,‖ mais pas d'encre dedans !Et moi qui peux fumer‖ nuit et jour, à quelque heureQue ce soit, mon cigare‖ en ce moment m'écœure :J'en ai la sueur froide‖ et la nausée aux dents,
Je veux faire du feu :‖ mon bois inallumableSue ironiquement‖ sur les grands chenets froids ;Ma lampe fait craquer‖ son verre, et si j'en croisMes yeux, ma glace perd‖ sa transparence aimable.
Et tant de malveillance‖ émane du plafond,Des meubles, des cahiers,‖ des livres, des estampes,Que je me désespère,‖ et la migraine aux tempes,Je fléchis sous le mal‖ que ses vrilles me font.
Si même, je n'étais‖ que mon propre vampire,Je bénirais l'horreur‖ de mes lancinements,Mais tout ce qui m'entoure‖ attise mes tourments,Et toujours contre moi‖ la matière conspire.
Dans ce monde jaloux,‖ venimeux et discord,Je suis le paria‖ contre qui tout s'acharne.En vain mon cœur sanglote‖ et mon corps se décharne,L'universel guignon‖ me persécute encor.
Et j'ai des jours si durs,‖ outre mes jours moroses,— Et comment à l'ennui‖ pouvoir s'habituer ! —Que depuis bien longtemps,‖ je songe à me tuerSous la vexation‖ des hommes et des choses.
Et je m'en vais enfin‖ accomplir ce projetAvec mon revolver‖ à la crosse d'ébène,Puisque plus que jamais‖ j'ai ressenti la haineEt la férocité‖ de l'être et de l'objet.
Versification
- Forme
- 21 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 21(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 21 quatrains
- Mots à la rime
- a corps / cors masculine, classiqueb puce / pusse féminine, classiquea loques / soliloques féminine, classiqueb habit / subit masculine, classiquea sers / cancers masculine, classiqueb m'effraie / orfraie féminine, classiquea truie / parapluie féminine, classiqueb pluvieux / vieux masculine, classiquea gras / bras masculine, classiqueb noise / sournoise féminine, classiquea Morgue / d'orgue féminine, classiqueb babillard / corbillard masculine, classiquea tremblant / blanc masculine, classiqueb commissures / vomissures féminine, classiquea trappe / rattrape féminine, classiqueb s'envolant / désopilant masculine, classiquea omnibus / gibus masculine, classiqueb impériale / inquisitoriale féminine, classiquea fiche / affiche féminine, classiqueb trop / trot masculine, non classiquea point / poing masculine, non classiqueb solitaire / militaire féminine, classiquea boue / bafoue féminine, classiqueb magasin / voisin masculine, classiquea d'inhospitalité / hostilité masculine, classiqueb gueulent / veulent féminine, classiquea propriétaire / volontaire féminine, classiqueb dois / doigts masculine, classiquea dedans / dents masculine, classiqueb heure / m'écœure féminine, classiquea inallumable / aimable féminine, classiqueb froids / crois masculine, classiquea plafond / font masculine, classiqueb estampes / tempes féminine, classiquea vampire / conspire féminine, classiqueb lancinements / tourments masculine, classiquea discord / encor masculine, non classiqueb s'acharne / décharne féminine, classiquea moroses / choses féminine, classiqueb s'habituer / tuer masculine, classiquea projet / l'objet masculine, classiqueb d'ébène / haine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.8· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources