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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les spectres

La Morte embaumée

Maurice Rollinat· 14 quatrains, octosyllabes et alexandrins, 56 vers

À Joseph Carriès.

Pour arracher la morte‖ aussi belle qu'un angeAux atroces baisers du ver,Je la fis embaumer‖ dans une boîte étrange.C'était par une nuit d'hiver :

On sortit de ce corps‖ glacé, roide et livide,Ses pauvres organes défunts,Et dans ce ventre ouvert‖ aussi saignant que videOn versa d'onctueux parfums,

Du chlore, du goudron‖ et de la chaux en poudre ;Et quand il en fut tout rempli,Une aiguille d'argent‖ réussit à le coudreSans que la peau fit un seul pli.

On remplaça ses yeux‖ où la grande natureAvait mis l'azur de ses cielsEt qu'aurait dévorés‖ l'infecte pourriture,Par des yeux bleus artificiels.

L'apothicaire, avec‖ une certaine gomme,Parvint à la pétrifier ;Et quand il eut glapi,‖ gai, puant le rogomme :« Ça ne peut se putréfier !

« J'en réponds. Vous serez‖ troué comme un vieil arbre« Par les reptiles du tombeau,« Avant que l'embaumée,‖ aussi dure qu'un marbre,« Ait perdu le moindre lambeau ! »

Alors seul, je peignis‖ ses lèvres violettesAvec l'essence du carmin,Je couvris de bijoux,‖ d'anneaux et d'amulettesSon cou svelte et sa frêle main.

J'entrouvris sa paupière‖ et je fermai sa bouchePleine de stupeur et d'effroi ;Et, grave, j'attachai‖ sa petite baboucheÀ son pauvre petit pied froid.

J'enveloppai le corps‖ d'un suaire de gaze,Je dénouai ses longs cheveux,Et tombant à genoux‖ je passai de l'extaseAu délire atroce et nerveux.

Puis, dans un paroxysme‖ intense de névrosesPesantes comme un plomb fatal,Hagard, je l'étendis‖ sur un long tas de rosesDans une bière de cristal.

L'odeur cadavérique‖ avait fui de la chambre,Et sur les ors et les veloursDes souffles de benjoin,‖ de vétyver et d'ambrePlanaient chauds, énervants et lourds.

Et je la regardais,‖ la très chère momie :Et ressuscitant sa beauté,J'osais me figurer‖ qu'elle était endormieDans les bras de la volupté.

Et dans un caveau frais‖ où conduisent des rampesDe marbre noir et d'or massif,Pour jamais, aux lueurs‖ sépulcrales des lampes,Au-dessous d'un crâne pensif,

La morte en son cercueil‖ transparent et splendide,Narguant la putréfaction,Dort, intacte et sereine,‖ amoureuse et candide,Devant ma stupéfaction.

Versification

Forme
14 quatrains (quatrains)
Rimes
14(abab)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (28 de 8, 28 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a ange / étrange féminine, classiqueb ver / d'hiver masculine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb défunts / parfums masculine, classiquea poudre / coudre féminine, classiqueb rempli / pli masculine, classiquea nature / pourriture féminine, classiqueb ciels / artificiels masculine, classiquea gomme / rogomme féminine, classiqueb pétrifier / putréfier masculine, classiquea arbre / marbre féminine, classiqueb tombeau / lambeau masculine, classiquea violettes / d'amulettes féminine, classiqueb carmin / main masculine, classiquea bouche / babouche féminine, classiqueb d'effroi / froid masculine, non classiquea gaze / l'extase féminine, classiqueb cheveux / nerveux masculine, classiquea névroses / roses féminine, classiqueb fatal / cristal masculine, classiquea chambre / d'ambre féminine, classiqueb velours / lourds masculine, classiquea momie / endormie féminine, classiqueb beauté / volupté masculine, classiquea rampes / lampes féminine, classiqueb massif / pensif masculine, classiquea splendide / candide féminine, classiqueb putréfaction / stupéfaction masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources