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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les spectres

La Nuit de Novembre

Maurice Rollinat· 1 distiques, alexandrins, 80 vers

À Madame Léon Cladel

Il faisait aussi clair‖ qu'à trois heures du soir,Lorsque, las de fumer,‖ de lire et de m'asseoir,Emportant avec moi‖ le rêve qui m'agite,J'abandonnai ma chambre‖ et sortis de mon gîte.Et j'errai. Tout le ciel‖ était si lumineux,Que les rochers devaient‖ sentir passer en euxDes caresses de lune‖ et des frissons d'étoiles.La terrible araignée‖ aux si funèbres toilesSemblait guetter encor‖ le crépuscule gris,Car les arbres du clos‖ par l'automne amaigrisMontraient dans la clarté‖ qui glaçait leur écorceMainte cime chenue‖ et mainte branche torse.C'était le jour sans bruit,‖ le jour sans mouvement,Comme en vécut jadis‖ la Belle au Bois Dormant,Plutôt fait pour les morts‖ que pour nous autres : l'ombreQui devenait l'aurore,‖ à l'heure où tout est sombre.L'air avait la moiteur‖ exquise du rayon,Et l'objet dessiné‖ comme par un crayonPrenait l'aspect diurne,‖ et fluet, long, énorme,Accusait nettement‖ sa couleur et sa forme.Et le silence, horrible‖ et douce mort du bruit,Triomphait-il assez‖ dans ce plein jour de nuitÀ l'abri du vent rauque‖ et du passant profaneSous les scintillements‖ du grand ciel diaphane !Le froid devenait tiède‖ à force de douceur ;Et, grisaille des murs,‖ vert des volets, rousseurDu toit, corde du puits,‖ dents de la girouette,Là-bas, au fond de clos,‖ une vieille brouette,À terre çà et là,‖ des bois et des outils,Toute espèce d'objets,‖ hauts, plats, grands et petits,Tout, jusqu'au sable fin‖ comme celui des grèvesSe détaillait à l'œil‖ ainsi que dans les rêves.Alors, que de mystère‖ et que d'étrangeté !Sans doute, un mauvais sort‖ m'allait être jetéPar un fantôme blanc‖ rencontré sur ma route ?Le fait est que jamais‖ plus fantastique voûteN'illumina la terre‖ à cette heure d'effroi :Je me voyais si bien‖ que j'avais peur de moi.Minuit allait sonner‖ dans une demi-heure,Et toujours pas de vent,‖ pas de source qui pleure,Rien que l'affreux silence‖ où je n'entendais plusQue le bruit régulier‖ de mes pas résolus ;Car, au fond, savourant‖ ma lente inquiétude,Je voulais m'enfoncer‖ dans une solitudeEffroyable, sans murs,‖ sans huttes, sans chemins,Vierge de tous regards‖ et de tous pieds humains !Et j'étais arrivé‖ sur une immense rocheQuand je me rappelai‖ que j'avais dans ma pocheLe bréviaire noir‖ des amants de la Mort,Cette œuvre qui vous brûle‖ autant qu'elle vous mord,Que la tombe a dictée‖ et qui paraît écritePar la main de Satan,‖ la grande âme proscrite.Oui, j'avais là sur moi,‖ dans cet endroit désert,Le Cœur Révélateur,‖ et la Maison Usher,Ligeia, Bérénice‖ et tant d'autres histoiresQui font les jours peureux,‖ les nuits évocatoires,Et qu'on ne lit jamais‖ sans frisson sur la peau.Oui délice et terreur !‖ j'avais un Edgar Poe :Edgar Poe, le sorcier‖ douloureux et macabreQui chevauche à son gré‖ la raison qui se cabre.Seul, tout seul, au milieu‖ du silence inouï,Avais-je la pâleur‖ d'un homme évanouiQuand j'ouvris le recueil‖ de sinistres nouvellesQui donnent le vertige‖ aux plus mâles cervelles ?Mes cheveux s'étaient-ils‖ dressés, à ce moment ?Je ne sais ! Mais mon cœur‖ battait si fortement,Ma respiration‖ était si haletante,Que je les entendais‖ tous les deux : oh, l'attenteDu fantôme prévu‖ pendant cette nuit-là !Et je lus à voix basse‖ Hélène, Morella,Le Corbeau, le Portrait‖ ovale, Bérénice,Et, ― que si j'ai mal fait‖ le Très-Haut me punisse ! ―Je relus le Démon‖ de la Perversité !Puis, lorsque j'eus fini,‖ je vis à la clartéDu ciel illuminé‖ comme un plafond magique,Debout sur une roche‖ un revenant tragiqueDrapé dans la guenille‖ horrible du tombeauEt dont la main sans chair‖ soutenait un corbeau :Fou, je m'enfuis, criblé‖ par les rayons stellaires,Et c'est depuis ce temps‖ que j'ai peur des nuits claires !

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
40((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a soir / m'asseoir masculine, classiqueb m'agite / gîte féminine, classiquec lumineux / eux masculine, classiqued d'étoiles / toiles féminine, classiquee gris / amaigris masculine, classiquef écorce / torse féminine, classiqueg mouvement / Dormant masculine, classiqueh l'ombre / sombre féminine, classiquei rayon / crayon masculine, classiquej énorme / forme féminine, classiquek bruit / nuit masculine, classiquel profane / diaphane féminine, classiquem douceur / rousseur masculine, classiquen girouette / brouette féminine, classiqueo outils / petits masculine, classiquep grèves / rêves féminine, classiqueq d'étrangeté / jeté masculine, classiquer route / voûte féminine, classiques d'effroi / moi masculine, classiquet demi-heure / pleure féminine, classiqueu plus / résolus masculine, classiquev inquiétude / solitude féminine, classiquew chemins / humains masculine, classiquex roche / poche féminine, classiquey Mort / mord masculine, classiquez écrite / proscrite féminine, classiquea désert / Usher masculine, non classiqueb histoires / évocatoires féminine, classiquec peau / Poe mixte, classiqued macabre / cabre féminine, mixtee inouï / évanoui masculine, classiquef nouvelles / cervelles féminine, classiqueg moment / fortement masculine, classiqueh haletante / l'attente féminine, classiquei nuit-là / Morella masculine, classiquej Bérénice / punisse féminine, classiquek Perversité / clarté masculine, classiquel magique / tragique féminine, classiquem tombeau / corbeau masculine, classiquen stellaires / claires féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources