Les Névroses, 1883· Les spectres
La Peur
À Jules Barbey d’Aurevilly.
Aussitôt que le ciel se voileEt que le soir, brun tisserand,Se met à machiner sa toileDans le mystère qui reprend,
Je soumets l'homme à mon caprice,Et, reine de l'ubiquité,Je le convulse et le hérissePar mon invisibilité.
Si le sommeil clot sa paupière,J'ordonne au cauchemar malsainD'aller s'accroupir sur son seinComme un crapaud sur une pierre.
Je vais par son corridor froid,À son palier je me transporte,Et soudain, comme avec un doigt,Je fais toc toc toc à sa porte.
Sur sa table, ainsi qu'un hibou,Se perche une tête coupéeAyant le sourire du fouEt le regard de la poupée ;
Il voit venir à pas rampantsUne dame au teint mortuaire,Dont les cheveux sont des serpentsEt dont la robe est un suaire.
Puis j'éteins sa lampe, et j'assiedsAu bord de son lit qui se creuseUne forme cadavéreuseQui lui chatouille les deux pieds.
Dans le marais plein de rancuneQui poisse et traverse ses bas,Il s'entend appeler très basPar plusieurs voix qui n'en font qu'une.
Il trouve un mort en factionQui tourne sa prunelle mateEt meut sa putréfactionAvec un ressort d'automate.
Je montre à ses yeux consternésDes feux dans les maisons désertes,Et dans les parcs abandonnés,Des parterres de roses vertes.
Il aperçoit en frémissant,Entre les farfadets qui flottent,Des lavandières qui sanglotentAu bord d'une eau couleur de sang,
Et la vieille croix des calvairesDe loin le hèle et le mauditEn repliant ses bras sévèresQu'elle dresse et qu'elle brandit.
Au milieu d'une plaine aride,Sur une route à l'abandon,Il voit un grand cheval sans brideQui dit : « Monte donc ! Monte donc ! »
Et seul dans les châtaigneraies,Il entend le rire ligneuxQue les champignons vénéneuxMêlent au râle des orfraies.
Par les nuits d'orage où l'AutanTord sa voix qui siffle et qui grince,Je vais emprunter à SatanLes ténèbres dont il est prince,
Et l'homme en cette obscuritéTourbillonne comme un atome,Et devient une cécitéQui se cogne contre un fantôme.
Dans un vertige où rien ne luitIl se précipite et s'enfourne,Et jamais il ne se retourne,Car il me sait derrière lui ;
Car, à son oreille écouteuse,Je donne, en talonnant ses pasLa sensation chuchoteuseDe la bouche que je n'ai pas.
Par moi la Norme est abolie,Et j'applique en toute saisonSur la face de la RaisonLe domino de la Folie.
L'impossible étant mon sujet,Je pétris l'espace et le nombreJe sais vaporiser l'objet,Et je sais corporiser l'ombre.
J'intervertis l'aube et le soirLa paroi, le sol et la voûte ;Et le Péché tient l'ostensoirPour la dévote que j'envoûte.
Je fais un vieux du nourrisson ;Et je mets le regard qui tueLa voix, le geste et le frissonDans le portrait et la statue ;
Je dénature tous les bruits,Je déprave toutes les formes,Et je métamorphose en puitsLes montagnes les plus énormes.
Je brouille le temps et le lieu ;Sous ma volonté fantastiqueLe sommet devient le milieu,Et la mesure est élastique.
J'immobilise les torrents,Je durcis l'eau, je fonds les marbres,Et je déracine les arbresPour en faire des Juifs-errants ;
Je mets dans le vol des chouettesDes ailes de mauvais Esprits,De l'horreur dans les silhouettesEt du sarcasme dans les cris ;
Je comprime ce qui s'élance,J'égare l'heure et le chemin,Et je condamne au bruit humainLa bouche close du Silence ;
Avec les zigzags de l'éclairJ'écris sur le manoir qui tombeLes horoscopes de la Tombe,Du Purgatoire et de l'Enfer ;
Je chevauche le catafalque ;Dans les cimetières mouvantsJe rends au nombre des vivantsTous ceux que la mort en défalque ;
Et par les carrefours chagrins,Dans les brandes et les tourbières,Je fais marcher de longues bièresComme un troupeau de pèlerins ;
Mais, le jour, je suis engourdie :Je me repose et je m'endorsEntre ma sœur la MaladieEt mon compère le Remords.
Versification
- Forme
- 31 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 19(abab) 12(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 31 quatrains
- Mots à la rime
- a voile / toile féminine, classiqueb tisserand / reprend masculine, classiquea caprice / hérisse féminine, classiqueb l'ubiquité / invisibilité masculine, classiquea paupière / pierre féminine, classiqueb malsain / sein masculine, classiquea froid / doigt masculine, classiqueb transporte / porte féminine, classiquea hibou / fou masculine, classiqueb coupée / poupée féminine, classiquea rampants / serpents masculine, classiqueb mortuaire / suaire féminine, classiquea j'assieds / pieds masculine, classiqueb creuse / cadavéreuse féminine, classiquea rancune / qu'une féminine, classiqueb bas masculine, classiquea faction / putréfaction masculine, classiqueb mate / d'automate féminine, classiquea consternés / abandonnés masculine, classiqueb désertes / vertes féminine, classiquea frémissant / sang masculine, non classiqueb flottent / sanglotent féminine, classiquea calvaires / sévères féminine, classiqueb maudit / brandit masculine, classiquea aride / bride féminine, classiqueb l'abandon / donc masculine, non classiquea châtaigneraies / orfraies féminine, classiqueb ligneux / vénéneux masculine, classiquea l'Autan / Satan masculine, classiqueb grince / prince féminine, classiquea obscurité / cécité masculine, classiqueb atome / fantôme féminine, classiquea luit / lui masculine, non classiqueb s'enfourne / retourne féminine, classiquea écouteuse / chuchoteuse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea abolie / Folie féminine, classiqueb saison / Raison masculine, classiquea sujet / l'objet masculine, classiqueb nombre / l'ombre féminine, classiquea soir / l'ostensoir masculine, classiqueb voûte / j'envoûte féminine, classiquea nourrisson / frisson masculine, classiqueb tue / statue féminine, classiquea bruits / puits masculine, classiqueb formes / énormes féminine, classiquea lieu / milieu masculine, classiqueb fantastique / élastique féminine, classiquea torrents / Juifs-errants masculine, classiqueb marbres / arbres féminine, classiquea chouettes / silhouettes féminine, classiqueb Esprits / cris masculine, classiquea s'élance / Silence féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea l'éclair / l'Enfer masculine, classiqueb tombe / Tombe féminine, classiquea catafalque / défalque féminine, classiqueb mouvants / vivants masculine, classiquea chagrins / pèlerins masculine, classiqueb tourbières / bières féminine, classiquea engourdie / Maladie féminine, classiqueb m'endors / Remords masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources