Les Névroses, 1883· Les refuges
La Rivière dormante
À Jean-Charles Cazin.
Au plus creux du ravin‖ où l'ombre et le soleilAlternent leurs baisers‖ sur la roche et sur l'arbre,La rivière immobile‖ et nette comme un marbreS'enivre de stupeur,‖ de rêve et de sommeil.
Plus d'un oiseau, dardant‖ l'éclair de son plumage,La brûle dans son vol,‖ ami des nénuphars ;Et le monde muet‖ des papillons blafardsY vient mirer sa frêle‖ et vacillante image.
Descendu des sentiers‖ tout sablés de mica,Le lézard inquiet‖ cherche la paix qu'il goûteSur ses rocs fendillés‖ d'où filtrent goutte à goutteDes filets d'eau qui font‖ un bruit d'harmonica.
La lumière est partout‖ si bien distribuéeQu'on distingue aisément‖ les plus petits objets ;Des mouches de saphir,‖ d'émeraude et de jaisAu milieu d'un rayon‖ vibrent dans la buée.
Sa mousse qui ressemble‖ aux grands varechs des mersÉponge tendrement‖ les larmes de ses saules,Et ses longs coudriers,‖ souples comme des gaules,Se penchent pour la voir‖ avec les buis amers.
Ni courant limoneux,‖ ni coup de vent profane :Rien n'altère son calme‖ et sa limpidité ;Elle dort, exhalant‖ sa tiède humidité,Comme un grand velours vert‖ qui serait diaphane.
Pourtant cette liquide‖ et vitreuse torpeurQui n'a pas un frisson‖ de remous ni de vague,Murmure un son lointain,‖ triste, infiniment vague,Qui flotte et se dissipe‖ ainsi qu'une vapeur.
Du fond de ce grand puits‖ qui la tient sous sa garde,Avec ses blocs de pierre‖ et ses fouillis de joncs,Elle écoute chanter‖ les hiboux des donjonsEt réfléchit l'azur‖ étroit qui la regarde.
Des galets mordorés‖ et d'un aspect changeantFont à la sommeilleuse‖ un lit de mosaïqueOù, dans un va-et-vient‖ béat et mécanique.Glissent des poissons bleus‖ lamés d'or et d'argent.
Leurs nageoires qui sont‖ rouges et denteléesDodelinent avec‖ leur queue en éventail :Si transparente est l'eau,‖ qu'on peut voir en détailTout ce fourmillement‖ d'ombres bariolées.
Comme dans les ruisseaux‖ clairs et torrentueuxQui battent les vieux ponts‖ aux arches mal construites,L'écrevisse boiteuse‖ y chemine, et les truitesAiment l'escarpement‖ de ses bords tortueux.
L'âme du paysage‖ à toute heure voltigeSur ce lac engourdi‖ par un sommeil fatal,Dallé de cailloux plats‖ et dont le fin cristalA les miroitements‖ du songe et du vertige.
Et, sans qu'elle ait besoin‖ des plissements furtifsQue les doigts du zéphyr‖ forment sur les eaux mates,Pour prix de leur ombrage‖ et de leurs aromatesLa rivière sourit‖ aux végétaux plaintifs ;
Et quand tombe la nuit‖ spectrale et chuchoteuse,Elle sourit encore‖ aux parois du ravin :Car la lune, au milieu‖ d'un silence divin,Y baigne les reflets‖ de sa lueur laiteuse.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a soleil / sommeil masculine, classiqueb l'arbre / marbre féminine, classiquea plumage / image féminine, classiqueb nénuphars / blafards masculine, classiquea mica / d'harmonica masculine, classiqueb goûte / goutte féminine, classiquea distribuée / buée féminine, classiqueb objets / jais masculine, classiquea mers / amers masculine, classiqueb saules / gaules féminine, classiquea profane / diaphane féminine, classiqueb limpidité / humidité masculine, classiquea torpeur / vapeur masculine, classiqueb vague féminine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb joncs / donjons masculine, classiquea changeant / d'argent masculine, classiqueb mosaïque / mécanique féminine, classiquea dentelées / bariolées féminine, classiqueb éventail / détail masculine, classiquea torrentueux / tortueux masculine, classiqueb construites / truites féminine, classiquea voltige / vertige féminine, classiqueb fatal / cristal masculine, classiquea furtifs / plaintifs masculine, classiqueb mates / aromates féminine, classiquea chuchoteuse / laiteuse féminine, classiqueb ravin / divin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources