Les Névroses, 1883· Les luxures
Le Chat
À Léon Cladel.
Je comprends que le chat‖ ait frappé BaudelairePar son être magique‖ où s'incarne le sphinx ;Par le charme câlin‖ de la lueur si claireQui s'échappe à longs jets‖ de ses deux yeux de lynx,Je comprends que le chat‖ ait frappé Baudelaire.
Femme, serpent, colombe‖ et singe par la grâce,Il ondule, se cambre‖ et regimbe aux doigts lourds ;Et lorsque sa fourrure‖ abrite une chair grasse,C'est la beauté plastique‖ en robe de velours :Femme, serpent, colombe‖ et singe par la grâce,
Vivant dans la pénombre‖ et le silence austèreOù ronfle son ennui‖ comme un poêle enchanté,Sa compagnie apporte‖ à l'homme solitaireLe baume consolant‖ de la mysticitéVivant dans la pénombre‖ et le silence austère.
Tour à tour triste et gai,‖ somnolent et folâtre,C'est bien l'âme du gîte‖ où je me tiens sous clé ;De la table à l'armoire‖ et du fauteuil à l'âtre,Il vague, sans salir‖ l'objet qu'il a frôlé,Tour à tour triste et gai,‖ somnolent et folâtre.
Sur le bureau couvert‖ de taches d'encre bleueOù livres et cahiers‖ gisent ouverts ou clos,Il passe comme un souffle,‖ effleurant de sa queueLa feuille où ma pensée‖ allume ses falots,Sur le bureau couvert‖ de taches d'encre bleue.
Quand il mouille sa patte‖ avec sa langue rosePour lustrer son poitrail‖ et son minois si doux,Il me cligne de l'œil‖ en faisant une pause,Et je voudrais toujours‖ l'avoir sur mes genouxQuand il mouille sa patte‖ avec sa langue rose.
Accroupi chaudement‖ aux temps noirs de décembreDevant le feu qui flambe,‖ ardent comme un enfer,Pense-t-il aux souris‖ dont il purge ma chambreAvec ses crocs de nacre‖ et ses ongles de fer ?Non ! assis devant l'âtre‖ aux temps noirs de décembre,
Entre les vieux chenets‖ qui figurent deux nonnesÀ la face bizarre,‖ aux tétons monstrueux,Il songe à l'angora,‖ mignonne des mignonnes,Qu'il voudrait bien avoir,‖ le beau voluptueux,Entre les vieux chenets‖ qui figurent deux nonnes.
Il se dit que l'été,‖ par les bons clairs de lune,Il possédait sa chatte‖ aux membres si velus ;Et qu'aujourd'hui, pendant‖ la saison froide et brune,Il doit pleurer l'amour‖ qui ne renaîtra plusQue le prochain été,‖ par les bons clairs de lune.
Sa luxure s'aiguise‖ aux râles de l'alcôve,Et quand nous en sortons‖ encor pleins de désir,Il nous jette un regard‖ jaloux et presque fauve,Car tandis que nos corps‖ s'enivrent de plaisir,Sa luxure s'aiguise‖ aux râles de l'alcôve.
Quand il bondit enfin‖ sur la couche entr'ouverte,Comme pour y cueillir‖ un brin de volupté,La passion reluit‖ dans sa prunelle verte :Il est beau de mollesse‖ et de lubricitéQuand il bondit enfin‖ sur la couche entr'ouverte.
Pour humer les parfums‖ qu'y laisse mon amante,Dans le creux où son corps‖ a frémi dans mes bras,Il se roule en pelote,‖ et sa tête charmanteTourne de droite à gauche‖ en flairant les deux draps,Pour humer les parfums‖ qu'y laisse mon amante.
Alors il se pourlèche,‖ il ronronne et miaule,Et quand il s'est grisé‖ de la senteur d'amour,Il s'étire en bâillant‖ avec un air si drôle,Que l'on dirait qu'il va‖ se pâmer à son tour ;Alors il se pourlèche,‖ il ronronne et miaule.
Son passé ressuscite,‖ il revoit ses gouttièresOù, matou lovelace‖ et toujours triomphant,Il s'amuse à courir‖ pendant des nuits entièresLes chattes qu'il enjôle‖ avec ses cris d'enfant :Son passé ressuscite,‖ il revoit ses gouttières.
Panthère du foyer,‖ tigre en miniature,Tu me plais par ton vague‖ et ton aménité,Et je suis ton ami,‖ car nulle créatureN'a compris mieux que toi‖ ma sombre étrangeté,Panthère du foyer,‖ tigre en miniature.
Versification
- Forme
- 15 quintils (quintils)
- Rimes
- 15(ababa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quintils
- Mots à la rime
- a Baudelaire / claire féminine, classiqueb sphinx / lynx masculine, classiquea grâce / grasse féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquea austère / solitaire féminine, classiqueb enchanté / mysticité masculine, classiquea folâtre / l'âtre féminine, classiqueb clé / frôlé masculine, classiquea bleue / queue féminine, classiqueb clos / falots masculine, classiquea rose / pause féminine, classiqueb doux / genoux masculine, classiquea décembre / chambre féminine, classiqueb enfer / fer masculine, classiquea nonnes / mignonnes féminine, classiqueb monstrueux / voluptueux masculine, classiquea lune / brune féminine, classiqueb velus / plus masculine, classiquea l'alcôve / fauve féminine, classiqueb désir / plaisir masculine, classiquea entr'ouverte / verte féminine, classiqueb volupté / lubricité masculine, classiquea amante / charmante féminine, classiqueb bras / draps masculine, classiquea miaule / drôle féminine, classiqueb d'amour / tour masculine, classiquea gouttières / entières féminine, classiqueb triomphant / d'enfant masculine, classiquea miniature / créature féminine, classiqueb aménité / étrangeté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
75 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources