Les Névroses, 1883· Les âmes
Le Fantôme du crime
À Edmond Haraucourt.
La mauvaise pensée‖ arrive dans mon âmeEn tous lieux, à toute heure,‖ au fort de mes travaux,Et j'ai beau m'épurer‖ dans un rigoureux blâmePour tout ce que le Mal‖ insuffle à nos cerveaux,La mauvaise pensée‖ arrive dans mon âme.
J'écoute malgré moi‖ les notes infernalesQui vibrent dans mon cœur‖ où Satan vient cogner ;Et bien que j'aie horreur‖ des viles saturnalesDont l'ombre seulement‖ suffit pour m'indigner,J'écoute malgré moi‖ les notes infernales.
Mon crâne est un cachot‖ plein d'horribles bouffées ;Le fantôme du crime‖ à travers ma raisonY rôde, pénétrant‖ comme un regard de fées.Faut-il que ma vertu‖ s'abreuve de poison !Mon crâne est un cachot‖ plein d'horribles bouffées.
Le meurtre, le viol,‖ le vol, le parricidePassent dans mon esprit‖ comme un farouche éclair,Et quoique pour le Bien‖ toujours je me décide,Je frémis en voyant‖ ramper dans mon enferLe meurtre, le viol,‖ le vol, le parricide.
Et pourtant l'assassin‖ à mes yeux est vipère ;Je fuis le moindre escroc‖ comme un pestiféréEt je maudis le fils‖ qui poignarde son père.Souvent, le meurtre parle‖ à mon cœur effaré,Et pourtant l'assassin‖ à mes yeux est vipère.
Je plains sincèrement‖ la fille violéeEt je la vengerais‖ si j'en avais le droit ;Mais par d'impurs désirs‖ mon âme harceléePour séduire une enfant‖ cherche un moyen adroit ;Je plains sincèrement‖ la fille violée.
Le Mal frappe sur moi‖ comme un flot sur la grève :Il accourt, lèche et fuit,‖ sans laisser de limon,Mais je conserve hélas !‖ le souvenir du rêveOù j'ai failli saigner‖ sous l'ongle d'un démon.Le Mal frappe sur moi‖ comme un flot sur la grève.
Satan ! dans la géhenne‖ où tes victimes brûlent,Tu convoites un cœur‖ qui n'est pas né pour toi ;Souverain d'un empire‖ où les peuples pullulent,Qu'as-tu besoin encor‖ d'un juste sous ton toit,Satan, roi des enfers‖ où tous les damnés brûlent ?
Ô toi ! Cause première‖ à qui l'effet remonte,Aux yeux de Lucifer‖ voile mon flanc si nu !Et dans l'affreux danger‖ qui parfois me démonte,Je me sentirai fort‖ si je suis soutenuPar toi, Cause première‖ à qui l'effet remonte !
L'homme est donc bien pervers,‖ ou le ciel bien féroce !Pourquoi l'instinct du Mal‖ est-il si fort en nous,Que notre volonté‖ subit son joug atroceÀ l'heure où la prière‖ écorche nos genoux ?…L'homme est donc bien pervers,‖ ou le ciel bien féroce !
Versification
- Forme
- 10 quintils (quintils)
- Rimes
- 10(ababa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 10 quintils
- Mots à la rime
- a âme / blâme féminine, classiqueb travaux / cerveaux masculine, classiquea infernales / saturnales féminine, classiqueb cogner / m'indigner masculine, classiquea bouffées / fées féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea parricide / décide féminine, classiqueb éclair / enfer masculine, classiquea vipère / père féminine, classiqueb pestiféré / effaré masculine, classiquea violée / harcelée féminine, classiqueb droit / adroit masculine, classiquea grève / rêve féminine, classiqueb limon / démon masculine, classiquea brûlent / pullulent féminine, classiqueb toi / toit masculine, classiquea remonte / démonte féminine, classiqueb nu / soutenu masculine, classiquea féroce / atroce féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
50 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources