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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les spectres

Le Meneur de Loups

Maurice Rollinat· CHANT ROYAL· ballade chant royal, alexandrins, 60 vers

À Jules Barbey d’Aurevilly.

Je venais de franchir‖ la barrière isolée,Et la stupeur nocturne‖ allait toujours croissantDu ravin tortueux‖ à la tour écroulée,Quand soudain j'entendis‖ un bruit rauque et perçant.J'étais déjà bien loin‖ de toute métairie,Dans un creux surplombé‖ par une croix pourrieDont les vieux bras semblaient‖ prédire le destin :Aussi, la peur, avec‖ son frisson clandestin,Me surprit et me tint‖ brusquement en alerte,Car à cent pas de moi,‖ là, j'en étais certain,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

Il approchait, guidant‖ sa bande ensorceléeQue fascinait à peine‖ un charme tout puissant,Et qui, pleine de faim,‖ lasse, maigre et pelée,Compacte autour de lui,‖ trottinait en grinçant.Elle montrait, avec‖ une sourde furie,Ses formidables crocs‖ qui rêvaient la tuerie,Et ses yeux qui luisaient‖ comme un feu mal éteint ;Cependant que toujours‖ de plus en plus distinct,Grave, laissant flotter‖ sa limousine ouverte,Et coupant l'air froidi‖ de son fouet serpentin,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

Le chat-huant jetait‖ sa plainte miaulée,Et de mauvais soupirs‖ passaient en gémissant,Quand, roide comme un mort‖ devant son mausolée,Il s'en vint près d'un roc‖ hideux et grimaçant.Tous accroupis en rond‖ sur la brande flétrie,Les fauves regardaient‖ d'un air de songerieCourir les reflets blancs‖ d'une lune d'étain ;Et debout, surgissant‖ au milieu d'eux, le teintLivide, l'œil brûlé‖ d'un flamboiement inerte,Spectre encapuchonné‖ comme un bénédictin,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

Mais voilà que du fond‖ de la triste valléeUne jument perdue‖ accourt en hennissant,Baveuse, les crins droits,‖ fumante, échevelée,Et se rue au travers‖ du troupeau rêvassant.Prompts comme l'éclair, tous,‖ ivres de barbarieNe firent qu'un seul bond‖ sur la bête ahurie.Horreur ! Sous ce beau ciel‖ de nacre et de satin,Ils mangeaient la cervelle‖ et fouillaient l'intestinDe la pauvre jument‖ qu'ils avaient recouverte ;Et pour les animer‖ à leur affreux festin,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

En vain, rampant au bas‖ de la croix désolée,Je sentais mes cheveux‖ blanchir en se dressant,Et la voix défaillir‖ dans ma gorge étranglée :J'avais bu ce spectacle‖ atroce et saisissant.Puis, après un moment‖ de cette boucherieAveugle, à bout de rage‖ et de gloutonnerie,Repu, léchant son poil‖ que le sang avait teint,Tout le troupeau quitta‖ son informe butin,Et quand il disparut‖ louche et d'un pas alerte,Plein de hâte, aux premiers‖ rougeoiements du matin,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

Monarque du Grand Art,‖ paroxyste et hautain,Apprends que si parfois‖ à l'heure du Lutin,J'ai craint de m'avancer‖ sur la lande déserte,C'est que pour mon oreille,‖ à l'horizon lointain,Le grand meneur de loups‖ sifflait dans la nuit verte.

Versification

Forme
Ballade chant royal (ballade)
Rimes
5(ababccddede) ddede
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a isolée / écroulée féminine, classiqueb croissant / perçant masculine, classiquec métairie / pourrie féminine, classiqued destin / clandestin / certain masculine, classiquee alerte / verte féminine, classiquea ensorcelée / pelée féminine, classiqueb puissant / grinçant masculine, classiquec furie / tuerie féminine, classiqued éteint / distinct / serpentin masculine, classiquee ouverte / verte féminine, classiquea miaulée / mausolée féminine, classiqueb gémissant / grimaçant masculine, non classiquec flétrie / songerie féminine, classiqued d'étain / teint / bénédictin masculine, classiquee inerte / verte féminine, classiquea vallée / échevelée féminine, non classiqueb hennissant / rêvassant masculine, classiquec barbarie / ahurie féminine, non classiqued satin / l'intestin / festin masculine, classiquee recouverte / verte féminine, classiquea désolée / étranglée féminine, classiqueb dressant / saisissant masculine, classiquec boucherie / gloutonnerie féminine, classiqued teint / butin masculine, classiquef matin / hautain masculine, classiqueb Lutin / lointain masculine, classiquec déserte / verte féminine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources