Les Névroses, 1883· Les spectres
Le Mot de l’énigme
À Francis Enne.
Longtemps cette figure‖ obséda mes regards,Et l'éternel supplice‖ auquel Dieu me condamne,Aux rayons ténébreux‖ de ses deux yeux hagardsS'accrut férocement‖ dans mon cœur et mon crâne.
Son affreux souvenir‖ me hantait : et, la nuit,Dans mon gîte où la Peur‖ le long des meubles rampe,Cette face où ricane‖ un formidable ennuiLuisait aux murs, et sur‖ l'abat-jour de ma lampe.
Il avait du serpent,‖ du tigre, et du crapaud.Mais pour pouvoir en faire‖ une esquisse vivanteEt terrible, il faudrait‖ la plume d'Edgar Poe,Cette plume du gouffre,‖ infernale et savante !
Oh ! ce long paletot‖ boutonné jusqu'au couEt ces doigts bleus aussi‖ velus que ceux du singe !Oh ! l'innommable horreur‖ de ce bras sale et mouQui semblait grelotter‖ sous la crasse du linge !
Oh ! jamais les chapeaux‖ des plus sombres rapinsN'auront la poésie‖ atroce de son feutre !Pour chaussure, il avait‖ d'ignobles escarpinsOù la putridité‖ des pieds nus se calfeutre.
Mais pourquoi cet œil blanc,‖ fixe et cadavéreux ?D'où venait qu'il avait‖ la démarche peu sûre,Et qu'il allait grinçant‖ d'un air si malheureux,Comme un chien enragé‖ qui retient sa morsure ?
Pourquoi vomissait-il‖ plutôt qu'il ne crachait ?Avait-il la nausée‖ amère de la vie ?Et pourquoi prenait-il‖ sa tête qu'il hochaitAvec une fureur‖ d'effarement suivie ?
Avait-il donc au cœur‖ un si strident remordQu'au milieu de la rue,‖ en face des gendarmes,Il bégayât les mots‖ de poison et de mortAvec un rire affreux‖ qui se trempait de larmes ?
Était-il fou, cet homme‖ ayant l'atrocitéD'un poème vivant‖ plein d'âpres antithèses ?— Ainsi, j'alimentais‖ ma curiositéAvec le vitriol‖ des noires hypothèses.
Mais une nuit d'hiver,‖ morbidement brutal,J'accostai ce passant‖ dans une sombre allée,Et plongeant mon regard‖ dans son globe fatal,J'osai lui dire avec‖ une voix étranglée :
« Exécrable inconnu‖ dont l'air inquiétant« Pourrait faire avorter‖ une mégère enceinte,« Qu'es-tu ? Bourreau, martyr,‖ assassin ou Satan ? »— Et lui me répondit :‖ « Je suis buveur d'absinthe. »
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a regards / hagards masculine, classiqueb condamne / crâne féminine, classiquea nuit / ennui masculine, non classiqueb rampe / lampe féminine, classiquea crapaud / Poe mixte, classiqueb vivante / savante féminine, mixtea cou / mou masculine, classiqueb singe / linge féminine, classiquea rapins / escarpins masculine, classiqueb feutre / calfeutre féminine, classiquea cadavéreux / malheureux masculine, classiqueb sûre / morsure féminine, classiquea crachait / hochait masculine, classiqueb vie / suivie féminine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb gendarmes / larmes féminine, classiquea l'atrocité / curiosité masculine, classiqueb antithèses / hypothèses féminine, classiquea brutal / fatal masculine, classiqueb allée / étranglée féminine, classiquea inquiétant / Satan masculine, classiqueb enceinte / d'absinthe féminine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources