Les Névroses, 1883· Les refuges
Le Val des marguerites
À Sarah Bernhardt.
C'est au fond d'un ravin‖ fantastique et superbeOù maint rocher lépreux‖ penche et dresse le front :Une espèce de puits‖ gigantesquement rondDont l'eau n'aurait servi‖ qu'à faire pousser l'herbe.
Là, le mystère ému‖ déployant ses deux ailesFantomatise l'air,‖ les pas et les reflets :Il semble, à cet endroit,‖ que des lutins folletsAccrochent leurs zigzags‖ à ceux des demoiselles.
L'horreur des alentours‖ en ferme les approches ;L'écho n'y porte pas‖ le sifflet des convois ;Ses murmures voilés‖ ont le filet de voixDes gouttelettes d'eau‖ qui filtrent sous les roches.
C'est si mort et si frais,‖ il y flotte, il y vagueTant de silence neuf,‖ de bruit inentendu,Que l'on pressent toujours‖ en ce vallon perduQuelque apparition‖ indéfiniment vague !
Il n'a jamais connu‖ ni moutons, ni chevrettes,Ni bergère qui chante‖ en tenant ses tricots ;Les tiges de bluets‖ et de coquelicotsN'y font jamais hocher‖ leurs petites aigrettes :
Mais, entre ses grands houx‖ droits comme des guérites,Ce val, si loin des champs,‖ des prés et des manoirs,Cache, tous les étés,‖ ses gazons drus et noirsSous un fourmillement‖ de hautes marguerites.
Chœur vibrant et muet,‖ innocent et paisible,Où chaque pâquerette,‖ à côté de sa sœur,A des mouvements blancs‖ d'une extrême douceur,Dans la foule compacte‖ et cependant flexible.
L'oiseau, pour les frôler,‖ quitte l'orme et l'érable ;Et le papillon gris,‖ dans un mol unisson,Y confond sa couleur,‖ sa grâce et son frissonQuand il vient y poser‖ son corps impondérable.
Le Gnome en phaéton‖ voit dans chacune d'ellesUne petite roue‖ au moyeu d'or bombé,Et le Sylphe y glissant‖ pense qu'il est tombéSur un nuage ami‖ de ses battements d'ailes.
La Nature contemple‖ avec sollicitudeCe petit peuple frêle,‖ onduleux et tremblantQu'elle a fait tout exprès‖ pour mettre un manteau blancÀ la virginité‖ de cette solitude.
On dirait que le vent‖ qui jamais ne les froisseVeut épargner ici‖ les fleurs des grands chemins,Qui plaisent aux yeux purs,‖ tentent les tristes mains,Et que l'Amour peureux‖ consulte en son angoisse.
Nul arôme ne sort‖ de leur corolle blême ;Mais au lieu d'un parfum‖ mortel ou corrupteur,Elles soufflent aux cieux‖ la mystique senteurDe la simplicité‖ dont elles sont l'emblème.
Et toutes, chuchotant‖ d'imperceptibles phrases,Semblent remercier‖ l'azur qui, tant de fois,Malgré le mur des rocs‖ et le rideau des bois,Leur verse de si près‖ ses lointaines extases.
Avant que le matin,‖ avec ses doigts d'opale,N'ait encore essuyé‖ leurs larmes de la nuit,Elles feraient songer‖ aux vierges de l'ennuiQui s'éveillent en pleurs,‖ et la face plus pâle.
Le soleil les bénit‖ de ses yeux sans paupières,Et, fraternellement,‖ ce Gouffre-ParadisReçoit, comme un baiser‖ des alentours maudits,L'âme des végétaux‖ et le soupir des pierres.
Puis, la chère tribu,‖ quand le soir se termine,Sous la lune d'argent‖ qui se joue au travers,Devient, entre ses houx‖ lumineusement verts,Une vapeur de lait,‖ de cristal et d'hermine.
Et c'est alors qu'on voit‖ des formes long-voilées,Deux spectres du silence‖ et de l'isolement,Se mouvoir côte à côte,‖ harmonieusement,Sur ce lac endormi‖ de blancheurs étoilées.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a superbe / l'herbe féminine, classiqueb front / rond masculine, classiquea ailes / demoiselles féminine, classiqueb reflets / follets masculine, classiquea approches / roches féminine, classiqueb convois / voix masculine, classiquea vague féminine, classiqueb inentendu / perdu masculine, classiquea chevrettes / aigrettes féminine, classiqueb tricots / coquelicots masculine, classiquea guérites / marguerites féminine, classiqueb manoirs / noirs masculine, classiquea paisible / flexible féminine, classiqueb sœur / douceur masculine, classiquea l'érable / impondérable féminine, classiqueb unisson / frisson masculine, classiquea d'elles / d'ailes féminine, classiqueb bombé / tombé masculine, classiquea sollicitude / solitude féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea froisse / angoisse féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea blême / l'emblème féminine, classiqueb corrupteur / senteur masculine, classiquea phrases / extases féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea d'opale / pâle féminine, classiqueb nuit / l'ennui masculine, non classiquea paupières / pierres féminine, classiqueb Gouffre-Paradis / maudits masculine, classiquea termine / d'hermine féminine, classiqueb travers / verts masculine, classiquea long-voilées / étoilées féminine, classiqueb l'isolement / harmonieusement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources