Les Névroses, 1883· Les refuges
Les Grives
À Joseph de Brettes.
Dans la vigne escarpée‖ où maint pommier sauvageCrispe sur l'horizon‖ ses bras tors et rugueux,Elles viennent s'abattre‖ avec des vols fougueux,Cherchant la solitude‖ et le friand breuvage.
Or, sachant qu'avant peu‖ l'on voudra vendanger,Et qu'il faudra bientôt‖ que les pommes s'en aillent,Les grives, sans tarder,‖ s'installent et ripaillentAu milieu d'une odeur‖ d'angoisse et de danger :
Car, malgré ce beau ciel‖ dont l'azur se déplisse,Peut-être qu'un milan‖ plane dans l'air qui dort,Et qu'un fusil rouillé‖ cache un éclair de mortDerrière le buisson‖ qui lui sert de complice.
Qu'importe ? Les raisins‖ bannissent leurs effrois.D'ailleurs, le pays triste‖ et d'une âpre ossatureEst désert, aux trois quarts‖ en friche, et se satureDu mystère embrumé‖ qui sort des ravins froids.
Alors, se rassurant‖ avec des cris folâtres,La troupe s'éparpille‖ et tous ces jolis becs,Ensemble, à petits coups‖ saccadés, drus et secs,Piochent avidement‖ dans les feuilles rougeâtres.
Mille oiseaux picoreurs,‖ leurs amis coutumiers,S'en vont papillonner‖ autour de ces coquettesQui, telles qu'un volant‖ fouetté par les raquettes,Ont de gais va-et-vient‖ des pampres aux pommiers.
Sur les branches qui sont‖ leurs mouvantes alcôves,Elles font la risette‖ aux merles déjà saouls,Et montrent au pivert‖ qui les lorgne en dessousLeur petit ventre blanc‖ semé de taches fauves.
En vain l'écho du gouffre‖ apporte jusqu'en hautLe fracas de la Creuse‖ au loin battant ses rives,Le tapage des geais,‖ des merles et des grivesCouvre ce grand murmure‖ et remplit le coteau.
Et tout cela se cogne‖ aux vieux échalas maigresEn piétinant des peaux‖ de raisins verts et bleus,Et sur l'arbre, ou par terre,‖ en quelque trou sableux,Fouille jusqu'aux pépins‖ la chair des pommes aigres.
Mais déjà les oiseaux,‖ à force de pinter,N'ont plus cet œil perçant‖ qui vous voit d'une lieue,Et le dandinement‖ moins souple de la queueAnnonce que leur vin‖ commence à fermenter.
On dirait maintenant‖ de mauvais acrobatesQui marchent sur le ventre,‖ un barreau dans le cou ;L'ivresse qui les prend‖ leur met du même coupDe la colle sur l'aile‖ et du plomb dans les pattes,
Et lorsque le soleil‖ éclabousse de sangLe sommet de la côte‖ où broutent les ânesses,Enfin, n'en pouvant plus,‖ les grives ivrognessesTrouvent le sol fugace‖ et le rameau glissant.
Adieu bombance ! Adieu‖ l'orgie et les roulades !Tout tourne et se confond‖ en leur petit cerveau.Elles vont dans le soir‖ comme dans un caveauAvec des rampements‖ et des dégringolades.
Et tandis que la nuit‖ apprête son fusain,Chacune au pied du cep‖ ou sur le haut de l'arbreFerme l'œil et se tient‖ comme un oiseau de marbre.Ou vole en titubant‖ vers le taillis voisin.
Et maintenant qu'aux cieux‖ a tinté l'heure brune,Les grives ont sommeil‖ et vont cuver sans bruitTout ce cidre et ce vin‖ bus à même le fruit,Dans la fraîcheur de l'ombre‖ où rit le clair de lune.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a sauvage / breuvage féminine, classiqueb rugueux / fougueux masculine, classiquea vendanger / danger masculine, classiqueb aillent / ripaillent féminine, classiquea déplisse / complice féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquea effrois / froids masculine, classiqueb ossature / sature féminine, classiquea folâtres / rougeâtres féminine, classiqueb becs / secs masculine, classiquea coutumiers / pommiers masculine, classiqueb coquettes / raquettes féminine, classiquea alcôves / fauves féminine, classiqueb saouls / dessous masculine, classiquea haut / coteau masculine, non classiqueb rives / grives féminine, classiquea maigres / aigres féminine, classiqueb bleus / sableux masculine, classiquea pinter / fermenter masculine, classiqueb lieue / queue féminine, classiquea acrobates / pattes féminine, classiqueb cou / coup masculine, non classiquea sang / glissant masculine, non classiqueb ânesses / ivrognesses féminine, classiquea roulades / dégringolades féminine, classiqueb cerveau / caveau masculine, classiquea fusain / voisin masculine, classiqueb l'arbre / marbre féminine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb bruit / fruit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources