Les Névroses, 1883· Les âmes
Les Parfums
À Georges Lorin.
Un parfum chante en moi‖ comme un air obsédant :Tout mon corps se repaît‖ de sa moindre bouffée,Et je crois que j'aspire‖ une haleine de fée,Qu'il soit proche ou lointain,‖ qu'il soit vague ou strident.
Fils de l'air qui les cueille‖ ou bien qui les déterre,Ils sont humides, mous,‖ froids ou chauds comme lui,Et, comme l'air encor,‖ dès que la lune a lui,Ils ont plus de saveur‖ ayant plus de mystère.
Oh oui ! dans l'ombre épaisse‖ ou dans le demi-jour,Se gorger de parfums‖ comme d'une pâture,C'est bien subodorer‖ l'urne de la Nature,Humer le souvenir,‖ et respirer l'amour !
Ces doux asphyxieurs‖ aussi lents qu'impalpablesDivinisent l'extase‖ au milieu des sophas,Et les folles Iñès‖ et les pâles RaphasEn pimentent l'odeur‖ de leurs baisers coupables.
Ils font pour me bercer‖ d'innombrables trajetsDans l'air silencieux‖ des solitudes mornes,Et là, se mariant‖ à mes rêves sans bornes,Savent donner du charme‖ aux plus hideux objets.
Toute la femme aimée‖ est dans le parfum tièdeQui sort comme un soupir‖ des flacons ou des fleurs,Et l'on endort l'ennui,‖ le vieux Roi des douleurs,Avec cet invisible‖ et délicat remède.
Sois béni, vert printemps,‖ si cher aux cœurs blessés,Puisqu'en ressuscitant‖ la flore ensevelieTu parfumes de grâce‖ et de mélancolieLes paysages morts‖ que l'hiver a laissés.
Tous les cœurs désolés,‖ toutes les urnes veuvesLeur conservent un flair‖ pieux, et l'on a beauVivre ainsi qu'un cadavre‖ au fond de son tombeau,Les parfums sont toujours‖ des illusions neuves.
S'ils errent, dégagés‖ de tout mélange impur,Rampant sur la couleur,‖ chevauchant la musique,On est comme emporté‖ loin du monde physiqueDans un paradis bleu‖ chaste comme l'azur !
Mais lorsque se mêlant‖ aux senteurs de la femmeDont la seule âcreté‖ débauche la raison,Ils en font un subtil‖ et capiteux poisonQu'aspirent à longs traits‖ les narines en flamme,
C'est le Vertige aux flux‖ et reflux scélératsQui monte à la cervelle‖ et perd la conscience,Et l'on mourrait alors‖ avec insoucianceSi la Dame aux parfums‖ disait : « Meurs dans mes bras ! »
Complices familiers‖ des lustres et des cierges,Ils sont tristes ou gais,‖ chastes ou corrupteurs ;Et plus d'un sanctuaire‖ a d'impures senteursQui vont parler d'amour‖ aux muqueuses des vierges.
Par eux, l'esprit s'aiguise‖ et la chair s'ennoblit ;Ils chargent de langueur‖ un mouchoir de batiste,Et pour le sensuel‖ et fastueux artiste,Ils sont les receleurs‖ du songe et de l'oubli :
— Jusqu'à ce que l'infecte‖ et mordante mixtureDe sciure de bois,‖ de son et de phénolSaupoudre son corps froid,‖ couleur de vitriol,Dans le coffre du ver‖ et de la pourriture.
Versification
- Forme
- 14 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 14(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a obsédant / strident masculine, classiqueb bouffée / fée féminine, classiquea déterre / mystère féminine, classiqueb lui masculine, classiquea demi-jour / l'amour masculine, classiqueb pâture / Nature féminine, classiquea qu'impalpables / coupables féminine, classiqueb sophas / Raphas masculine, classiquea trajets / objets masculine, classiqueb mornes / bornes féminine, classiquea tiède / remède féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquea blessés / laissés masculine, classiqueb ensevelie / mélancolie féminine, classiquea veuves / neuves féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea impur / l'azur masculine, classiqueb musique / physique féminine, classiquea femme / flamme féminine, classiqueb raison / poison masculine, classiquea scélérats / bras masculine, classiqueb conscience / insouciance féminine, classiquea cierges / vierges féminine, classiqueb corrupteurs / senteurs masculine, classiquea s'ennoblit / l'oubli masculine, non classiqueb batiste / artiste féminine, classiquea mixture / pourriture féminine, classiqueb phénol / vitriol masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources