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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Névroses, 1883· Les refuges

Les Serpents

Maurice Rollinat· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

À Fernand Icres.

Auprès d'une rivière‖ où des broussailles trempent,Dans des chemins perdus,‖ monticuleux et roux,On les voit se traîner‖ aux abords de leurs trous,Onduleux chapelets‖ de vertèbres qui rampent.

Oh, le serpent ! Le si‖ fantastique animalQui surgit brusquement‖ des feuilles ou des pierresEt qui laisse couler‖ de ses yeux sans paupièresLa lueur magnétique‖ et féroce du mal !

Car il a des regards‖ aussi froids que des lames,Qui tiennent en arrêt‖ les moins épouvantés ;Car il pompe l'oiseau‖ de ses yeux aimantésEt fait mourir de peur‖ les crapauds et les femmes.

Hideux comme la Mort‖ et beau comme SatanDont il est le mystique‖ et ténébreux emblème,Son apparition‖ rend toujours l'homme blême :C'est le fantôme auquel‖ jamais on ne s'attend.

Et tandis que suant‖ le crime et le mystère,Tout un perfide essaim‖ du monde végétalRecèle inertement‖ plus d'un venin fatal,Il est le charrieur‖ des poisons de la terre.

Le talus, le fossé,‖ l'ornière, le buissonBrillent de sa couleur‖ étincelante et sourde ;Et la couleuvre agile‖ et la vipère lourdeAllument dans la brande‖ un tortueux frisson.

Il en est dont la peau,‖ comme dans les féeries,Surprend l'œil ébloui‖ par de tels chatoîmentsQu'on dirait, à les voir‖ allongés et dormants,Des rubans d'acier bleu‖ lamés de pierreries.

Complices de la ronce‖ et des cailloux coupants,Ils habitent les prés,‖ les taillis et les berges ;Et l'on voit dans l'horreur‖ des grandes forêts vierges ;Maints troncs d'arbres rugueux‖ cravatés de serpents.

Là, non loin du python‖ qui fait sa gymnastique,Le boa, par un ciel‖ rutilant et soufré,Digère à demi mort‖ quelque buffle engouffréDans l'abîme visqueux‖ de son corps élastique.

En hiver le serpent‖ s'encave dans les rocs ;Il va s'ensevelir‖ au creux pourri de l'arbre,Ou roule en bracelet‖ son pauvre corps de marbreSous les tas de fumier‖ que piétinent les coqs.

Mais après les frimas,‖ la neige et les bruines,Il gagne les ravins‖ et le bord des torrents ;Il remonte le dos‖ écumeux des courantsEt grimpe, ainsi qu'un lierre,‖ aux vieux murs en ruines.

Comme un convalescent‖ par les midis bénins,Parfois il se hasarde‖ et rôde à l'aventure,Impatient de voir‖ s'embraser la naturePour mieux inoculer‖ ses terribles venins.

Alors du fouillis d'herbe‖ au monceau de rocailles,Bougeur sobre et muet,‖ sournois et cauteleux,Il rampe avec lenteur‖ et s'arrête frileuxSous le soleil cuisant‖ qui fourbit ses écailles.

Solitaire engourdi‖ qu'endort l'air étouffant,Il écoute passer‖ la brise insaisissable ;Et les crépitements‖ d'insectes sur le sableBercent son sommeil long‖ comme un sommeil d'enfant.

Réveillé, le voilà‖ comme une ombre furtiveQui se dresse en dardant‖ ses crochets à demi,Et qui, devant la proie‖ ou devant l'ennemi,Siffle comme la bise‖ et la locomotive.

Mais il aime le sol‖ et la lumière ; il estLe frôleur attendri‖ des menthes et des roses ;Sa colère se fond‖ dans la douceur des choses,Et cet empoisonneur‖ est un buveur de lait.

Aussi l'infortuné‖ reptile mélomaneQui se tord sous le poids‖ de sa damnationM'inspire moins d'effroi‖ que de compassion :J'aime ce réprouvé‖ d'où le vertige émane.

Et quand j'erre en scrutant‖ le mystère de l'eauQui frissonne et qui luit‖ dans la pénombre terne,J'imagine souvent‖ au fond d'une caverneLes torpides amours‖ du Cobra-Capello.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a trempent / rampent féminine, classiqueb roux / trous masculine, classiquea animal / mal masculine, classiqueb pierres / paupières féminine, classiquea lames / femmes féminine, classiqueb épouvantés / aimantés masculine, classiquea Satan / s'attend masculine, non classiqueb emblème / blême féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb végétal / fatal masculine, classiquea buisson / frisson masculine, classiqueb sourde / lourde féminine, classiquea féeries / pierreries féminine, classiqueb chatoîments / dormants masculine, classiquea coupants / serpents masculine, classiqueb berges / vierges féminine, classiquea gymnastique / élastique féminine, classiqueb soufré / engouffré masculine, classiquea rocs / coqs masculine, classiqueb l'arbre / marbre féminine, classiquea bruines / ruines féminine, classiqueb torrents / courants masculine, classiquea bénins / venins masculine, classiqueb l'aventure / nature féminine, classiquea rocailles / écailles féminine, classiqueb cauteleux / frileux masculine, classiquea étouffant / d'enfant masculine, classiqueb insaisissable / sable féminine, classiquea furtive / locomotive féminine, classiqueb demi / l'ennemi masculine, classiquea est / lait masculine, classiqueb roses / choses féminine, classiquea mélomane / émane féminine, classiqueb damnation / compassion masculine, classiquea l'eau / Cobra-Capello masculine, classiqueb terne / caverne féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources