Les Névroses, 1883· Les âmes
Les Yeux
Partout je les évoque‖ et partout je les vois,Ces yeux ensorceleurs‖ si mortellement tristes.Oh ! comme ils défiaient‖ tout l'art des coloristes,Eux qui mimaient sans geste‖ et qui parlaient sans voix !
Yeux lascifs, et pourtant‖ si noyés dans l'extase,Si friands de lointain,‖ si fous d'obscurité !Ils s'ouvraient lentement,‖ et, pleins d'étrangeté,Brillaient comme à travers‖ une invisible gaze.
Confident familier‖ de leurs moindres regards,J'y lisais des refus,‖ des vœux et des demandes ;Bleus comme des saphirs,‖ longs comme des amandes,Ils devenaient parfois‖ horriblement hagards.
Tantôt se reculant‖ d'un million de lieues,Tantôt se rapprochant‖ jusqu'à rôder sur vous,Ils étaient tour à tour‖ inquiétants et doux :Et moi, je suis hanté‖ par ces prunelles bleues !
Quels vers de troubadours,‖ quels chants de ménestrels,Quels pages chuchoteurs‖ d'exquises babioles,Quels doigts pinceurs de luths‖ ou gratteurs de violesOnt célébré des yeux‖ aussi surnaturels !
Ils savouraient la nuit,‖ et vers la voûte bruneIls se levaient avec‖ de tels élancements,Que l'on aurait pu croire,‖ à de certains moments,Qu'ils avaient un amour‖ effréné pour la lune.
Mais ils considéraient‖ ce monde avec stupeur :Sur nos contorsions,‖ nos colères, nos rixes,Le spleen en découlait‖ dans de longs regards fixesOù la compassion‖ se mêlait à la peur.
Messaline, Sapho,‖ Cléopâtre, AntiopeAvaient fondu leurs yeux‖ dans ces grands yeux plaintifs.Oh ! comme j'épiais‖ les clignements furtifsQui leur donnaient soudain‖ un petit air myope.
Aux champs, l'été, dans nos‖ volontaires exils,Près d'un site charmeur‖ où le regard s'attache,Ô parcelles d'azur,‖ ô prunelles sans tache,Vous humiez le soleil‖ que tamisaient vos cils !
Vous aimiez les frissons‖ de l'herbe où l'on se vautre ;Et parfois au-dessus‖ d'un limpide abreuvoirLongtemps vous vous baissiez,‖ naïves, pour vous voirDans le cristal de l'eau‖ moins profond que le vôtre.
Deux bluets par la brume‖ entrevus dans un préMe rappellent ces yeux‖ brillant sous la voilette,Ces yeux de courtisane‖ admirant sa toiletteAvec je ne sais quoi‖ d'infiniment navré.
Ma passion jalouse‖ y buvait sans alarmes,Mon âme longuement‖ s'y venait regarder,Car ces magiques yeux‖ avaient pour se farderLe bistre du plaisir‖ et la pâleur des larmes !
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a vois / voix masculine, classiqueb tristes / coloristes féminine, classiquea l'extase / gaze féminine, classiqueb d'obscurité / d'étrangeté masculine, classiquea regards / hagards masculine, classiqueb demandes / amandes féminine, classiquea lieues / bleues féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea ménestrels / surnaturels masculine, classiqueb babioles / violes féminine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb élancements / moments masculine, classiquea stupeur / peur masculine, classiqueb rixes / fixes féminine, classiquea Antiope / myope féminine, classiqueb plaintifs / furtifs masculine, classiquea exils / cils masculine, classiqueb s'attache / tache féminine, classiquea vautre / vôtre féminine, classiqueb abreuvoir / voir masculine, classiquea pré / navré masculine, classiqueb voilette / toilette féminine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb regarder / farder masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Névroses, Paris, G. CHARPENTIER, EDITEUR, 1885· numérisation poesies.net· Sources