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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Paysages et Paysans, 1899

L’ancien Soldat

Maurice Rollinat· 92 vers

Indépendant d’instinct, d’esprit, d’âme et de fibreEt rendu toujours plus jugeur sain, penseur libre,Par son métier rôdant de pêcheur-braconnier,Le vieil ancien soldat, franc comme son visage,Évoquait devant moi ce souvenir guerrierQu’il concluait ainsi de façon simple et sage :

« Des marécag’ de sang qui s’ fige et qui s’ grumelleOù q’ l’on voit dans des coins, noirs comm’ du jus d’ fumier,Avec des bouts d’entraill’ et des éclats d’ cervelle,Des cadav’ en morceaux et d’autr’ dans leur entier ;

Chefs, soldats, jeun’s et vieux, les géants, les minimes,Tous en figur’ de cire et barbouillés d’ caillots ;Des Turcos s’ finissant qui grincent comm’ des limes,Montrant leur ventr’ qui bâille en perdant ses boyaux ;

Corps d’hussards ench’vêtrés à des cadav’ de zouaves ;Des pêl’-mêl’ d’homm’ et d’arm’, de bagag’ et d’ fourgons ;D’ la ch’valin’ roug’ de sang et tout’ mousseus’ de bave,S’ plaignant, par tas serrés, sous des meul’ de dragons ;

Des cous d’ décapités qui pench’ leur moignon rougeSur des énorm’ boulots qu’ont l’air de les railler ;Des mulets ruant encor sur des blessés qui bougentEn v’lant prendre au hasard des morts pour oreiller ;

Casques pleins d’ terre et d’ sang, de ch’veux et d’ morceaux d’ crâne ;Tambours crevés, clairons tordus comm’ des serpents ;Des mourants qui font peur malgré qu’i’s ont l’air crâneAvec les doigts coupés, l’œil vid’, la cuiss’ qui pend ;

Sous des gross’ mouch’ de viand’ qui s’appell’ et s’ rassemblent,Verminant leur voltige à tourbillons mêlés,Des grands monceaux qui r’muent, qui s’ soulèvent, qui tremblent,D’où sort des voix d’ cavern’, des gémiss’ments râlés :

V’la c’ que j’ai toujours vu sur tous les champs d’ bataille !Sans parler d’ la puanteur qui m’en donne encor froid…Et des band’ de corbeaux qui s’ gorgent les entraillesDe tout c’ mond’ pourrissant par le capric’ des rois.

Pour qui réfléchit, sans la politique,Avec son cœur et sa raison,Au nom d’ la conscienc’ qui n’ pratiqueQ’ la bonn’ justice en tout’ saison,

L’ pourquoi d’ la guerre, allez ! c’est un sacré problème.Ces gens là m’en veul’t’-i’ ? Null’ment.Moi j’ leur en veux pas pareill’ment :Ça n’ fait rien ! on doit s’ batt’ quand même.

J’ m’ai dit : « D’où q’ vienn’ l’attaq’ ? la v’là ! faut ben s’ défendre.Mais, toujours en avant j’ai marché sans comprendre.J’ai fait mon d’voir, soumis aux chefs comme au danger ;Tel qu’on l’ faisait cont’ moi, j’ai tiré, j’ai chargé ;D’ mes yeux clairs, dans c’ temps-là, qu’avaient la voyanc’ nette,À ceux homm’ étrangers j’ leur ai pointé l’ trépas.Mais, j’ m’excusais d’ mes meurt’ en r’grettant d’avoir pasAu droit d’ mon coup d’ fusil, face à ma baïonnette,En plac’ de ceux victim’ innocent’, tous les m’neursCoupab’ d’occasionner d’aussi sanglant’s horreurs,Seuls auteurs responsab’ si des milliers d’ pauv’s êtresD’ loin ou d’ près, corps à corps, s’assassin’ sans s’ connaître,Tandis qu’eux aut’s, la caus’ de tant d’ massac’ et d’ morts,Meur’ dans leur lit sans mal, et, qui sait ? p’t-êt’ sans r’mords !

Par tous les parents, dans tous les pays,La guerre est maudite autant que j’ l’haïs.Consultez donc les sœurs, les épouses, les mères,Et vous verrez q’yaura plus d’ guerres.Ou, si c’est vrai q’ les homm’ peuv’ pas s’en empêcher,Q’ les bataill’ sont pour eux un besoin d’ leur engeance,Qu’i’s élèv’ leur famill’, froid’ment, sans s’yattacher,Puisqu’au carnag’ la fleur en est promis’ d’avance !

Mais, ça n’ m’est pas prouvé du toutQ’les gens civilisés s’ batt’ paʼcʼque c’est d’leur goût,Pour voler chez l’ voisin ou par c’te drôl’ d’idéeQ’ l’humanité pouss’ trop, q’ faut qu’ell’ soit émondée,Maint’nue en équilib’, juste ent’ le trop et l’ guère,Par les sécateurs de la guerre.Comm’ si, pour tous les homm’, sur terr’ yavait pas d’ quoiAller et v’nir, s’ bâtir un toit,Boire et manger à son envie ;Comm’ si, les défunts balançantToujours à peu près les naissants,La mort tout’ naturell’ ne m’surait pas la vie.

J’croirais plutôt, depuis des siècl’ déjàOù tant d’ mond’ partout s’égorgea,Q’les gens pris un par un qu’on s’rait v’nu consulterAuraient dit : « J’veux la paix ! » sans trop longtemps s’ tâter,Et q’chacun dans leurs plain’, dans leurs montagn’, leurs îles,Les peupl’ n’auraient d’mandé qu’à rester ben tranquilles.

C’est beau d’ mourir pour la patrie !Mais ça c’s’rait plus beau, ces tueriesUn’ bonn’ fois faisant place à la fraternité,D’mourir pour tout’ l’humanité,Tué, non par ses semblab’, mais par l’hasard des chosesQui s’ dout’ pas, ell’ au moins, des morts dont ell’ sont cause !Allons ! j’souhait’ qu’enfin libr’ et ben à l’unisson,D’l’un à l’aut’, tous les peupl’ pens’ comm’ moi cont’ la guerre,Qu’en fait d’coup’, de massacr’ et d’ gis’ments sur la terreI’ n’yait plus q’ceux des foins, des arb’ et des moissons ! »

92 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources