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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Paysages et Paysans, 1899

La petite Sœur

Maurice Rollinat· 96 vers

En gardant ses douze cochonsAinsi que leur mère qui grogne,Et du groin laboure, cogne,Derrière ses fils folichons,

La sœurette, bonne d’enfant,Porte à deux bras son petit frèreQu’elle s’ingénie à distraire,Tendre, avec un soin émouvant.

C’est l’automne : le ciel reluit.Au long des marais de la brandeElle va, pas beaucoup plus grande,Ni guère plus grosse que lui.

Ne s’arrêtant pas de baiserLa petite tête chenue,Sa bouche grimace, menue,Rit à l’enfant pour l’amuser.

Elle lui montre le bouleau ;Et lui dit : « Tiens ! la belle glace ! »Et le tenant bien, le déplacePour le pencher un peu sur l’eau.

Et puis, par elle sont épiésTous les désirs de ses menottes ;Elle chatouille ses quenottes,Elle palpe ses petits pieds.

Sa chevelure jaune bléGazant son œil bleu qui l’étoile,Contre le soleil fait un voile,Au baby frais et potelé.

Ils sont là, parmi les roseaux,Dans la Nature verte et rousse,Au même titre que la mousse,Les insectes et les oiseaux :

Aussi poétiques à l’œil,Vénérables à la pensée !Double âme autant qu’eux dispenséeDe l’ennui, du mal et du deuil !

Par instants, un petit cochon,Sous son poil dur et blanc qui brille,Tout rosâtre, la queue en vrille,Vient vers eux d’un air drôlichon.

Il s’en approche, curieux,Les lorgne comme deux merveilles,Et repart, ses longues oreillesTapotant sur ses petits yeux.

Et puis, c’est un lézard glissant,Ou leur chienne désaccroupie,Éternuant, tout ébaubie,Pendant son grattage plaisant.

Alors la sœur dit au petiotDont l’œil suivait un vol de mouche :« Regarde-la donc qui se mouche« Et qui s’épuce — la Margot ! »

Au souffle du vent caresseurChacun fait son bruit monotone :Ce qu’elle dit — ce qu’il chantonne :Même vague et même douceur !

Entre des vols de papillonsLeur murmure plein d’indolenceS’harmonise dans le silenceAvec la chanson des grillons.

Mais le marmot que le besoinGouverne encore à son capriceCrie et réclame sa nourriceEn agitant son petit poing.

Ses pleurs sont à peine séchésQu’il en reperle sur sa joue…La sœurette lutine et joueAvec ces chagrins si légers.

À mesure qu’il geint plus fort,Que davantage il se désole,Sa patience le consoleAvec plus de sourire encor.

Le tourment de l’enfant navréA grossi les larmes qu’il verse…Elle le berce — elle le berce,Le pauvre tout petit sevré !

Elle l’appelle « son Jésus ! »Le berce encore et lui reparle,Tant qu’elle endort le petit Charle,Mais l’âge reprend le dessus.

Elle est fatiguée, elle a faim.Elle va comme une machine,Renversant un peu son échineSous ce poids trop lourd à la fin.

L’enfant recommence à crier :Sa sœur met sa force dernièreÀ le porter — taille en arrièreQue toujours plus on voit plier.

C’est temps qu’il ne dise plus rien !Sur sa capote elle le pose,Et pendant qu’il sommeille, rose,Elle mange auprès, va, revient,

D’un pied mutin, vif et danseur.Et quand le petiot se réveille,Il retrouve toujours pareilleLa Maternité de sa sœur.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources