Paysages et Paysans, 1899
La Réprouvée
Quelle était donc, ainsi, tout de noir recouverte,Cette femme, là-bas, d’un si lugubre effet,En me croisant, m’ayant laissé voir qu’elle avaitLe crâne dans du linge et la figure verte ?…
Mais, verte ! de ce vert végétal, cru, blanc jaune,Comme un gros masque d’herbe et de feuilles de chou !Elle avait passé là, d’un pied de caoutchouc,Sans bruit, avec un air de chercheuse d’aumône.
Je la suivais des yeux, je la suivis des pas ;Et, quand je fus près d’elle, en tremblant, presque bas,Dans le son de ma voix mettant toute mon âme ;« Mais qui donc êtes-vous, lui dis-je, pauvre femme ? »
Alors, parlant de dos, elle me répondit :« C’que j’suis ? Vous n’savez pas ? eh ben ! j’suis l’êtr’ maudit !Oh ! l’plus misérable et l’plus tristeComm’ le plus inr’gardab’ q’existe !N’ayant rien qu’à s’montrer pour faire le désert ;J’suis la femm’ dont, au moins depuis vingt ans, l’cancerA mangé p’tit à p’tit la fac’, comme un’ lent’ bête ;Cell’ qui traîne après ell’ du dégoût et d’l’effroi,À qui, s’renfermant vit’, les gens de son endroitDonn’ du pain en r’tournant la tête ! »
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources