Paysages et Paysans, 1899
Le Bon Fou
Il n’a que sa chemise écrue et sa culottePour tout costume. Il porte un bonnet de coton.Tel il rôde, faisant mouliner son bâton.Promenant l’ébahi de son regard qui flotte.
Barbu, gras et rougeaud, il montre ses dents blanches,Son poitrail tout velu comme celui des loups,Les muscles de ses bras, les nœuds de ses genoux,Et dandine sa marche au roulis de ses hanches.
Parfois, sur son chemin, inerte comme un marbre,Il s’arrête debout, regardant ciel ou sol,Quelque grand oiseau fauve élargissant son vol,Un champignon verdi qui sèche au pied d’un arbre.
Sa songerie alors s’épanche en un langageTour à tour sifflement, chant, grognement, parler ;Il imite, entendant telle ou telle eau couler,Le murmure ou le bruit croulant qu’elle dégage.
Aux prés, de son bâton, il racle doux l’échineDu bétail engourdi dont il sait les secrets,Ou, grave, l’étendant, jette sur les guéretsUn bon sort aux moissons que son rêve imagine.
Le froid noir des ciels blancs, l’éclair des ciels de suie,Il y reste impassible autant que le rocher ;Et, recherchant l’averse au lieu de se cacher,Du même pas rythmique avance dans la pluie.
Il emporte son pain qu’il mange dans ses courses,L’émiettant, ça et là, pour les petits oiseaux,Et va boire, à genoux, parmi joncs et roseaux,Aux masses des torrents comme au filet des sources.
Toujours égal, jamais colère, jamais ivre,Comme s’il se sentait au-dessous des humains,Il est muet avec les gens, sur les chemins,Rentré, ne parle pas aux siens qui le font vivre.
C’est pourquoi lui faisant sa suite coutumière,Chaque fois, sur la place, il attend que le mortAit eu ses libera pour l’escorter encorJuste en face du seuil, mais loin du cimetière.
Il ne répond qu’aux bruits des choses et des bêtesQu’il trouve à l’unisson fraternel de ses voix,Interpelle aussi bien le silence des boisQu’il jette sa parole au fracas des tempêtes.
Courbé sur sa charrue, ou le pied sur sa pelle,Le paysan le suit des yeux avec respect,Bien qu’il soit, nuit et jour, routinier de l’aspectDe ce « membre de Dieu », comme chacun l’appelle.
Et les femmes, passant dans leur mélancolie,Rencontrent sans effroi cet hercule enfantin,Sachant que la nature a fait bon son instinct,Qu’elle a virginisé sa tranquille folie.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources