Paysages et Paysans, 1899
Le Distrait
Le bon père Sylvain, ayant bu sa chopine,Des bras et du bonnet opinePour le patron du cabaretQui vient de l’appeler en riant : « Vieux distrait ! »« C’est ben vrai ! Je l’dis sans mystère,Si j’suis l’plus fin buveur de vinJ’suis aussi l’plus distrait d’la terre,Fait, goguenardement, le vieux père Sylvain.En vill’, cheux nous, où que j’me mouve,Quoi qu’ j’dise ou que j’fasse’, ya pas !Mêm’ dans les affair’ du trépas,J’suis toujours distrait, et j’le prouve :Il faut dir’ que c’jour-là, ma foi !Les gens fur’ coupab’ autant q’moi.L’nouveau-né d’ma voisine étant donc mort-défunt,J’fus à l’enterr’ment comm’ chacun.Asseyez-vous ! qu’on m’dit, pèr’ Sylvain ! J’prends un’ chaise,J’étais pas mal, sans être à l’aise…C’était par un ch’ti temps d’décembreQui brouillait l’jour gris dans la chambre ;Les uns étaient en réflexion,D’aut’ pleuraient, sans faire attention.V’là q’celui qui port’ les p’tits mortsArrive et dit : « Où donc q’ya l’corps ? »On cherch’ partout, à gauche, à droite,Tant qu’enfin l’pèr’, v’nant à trouver,M’fait signe en colèr’ de m’lever :J’m’étais ben assis d’sus la boîte ! »
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources