Paysages et Paysans, 1899
Le Mutilé
« Tiens ? il vous manque un doigt, dis-je au vieux menuisier,Et par quel accident ? — Ah ! ça c’est un mystèreQue l’on d’vait seul’ment deux emporter dans la terre,Mais j’vas l’conter à vous qu’êt’ pas un potinier !
J’aimais un’ fill’ moqueuse et qui voulait pas d’moi.V’là qu’ell’ me dit un jour, net ! pour pas que j’revienne,« Si tu te coup’ un doigt, eh ben vrai ! je s’rai tienne. »Mon parti fut vit’ pris, je m’couperais un doigt.
J’rentrai chez nous. C’était par une nuit ben douce…J’étendis ma main gauche à plat sur l’établi,Et d’un coup de ciseau — toc — je tranchai mon pouce.
C’que c’est ! si, sus l’moment d’cogner, j’avais faibli,J’n’aurais pas eu depuis tant de bonheur dans l’âme,Puisque cell’ pour qui j’m’]ai coupé l’doigt, c’est ma femme » !
14 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources