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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Paysages et Paysans, 1899

Les trois Noyers

Maurice Rollinat· 60 vers

Qui les planta là, dans ces flaques,Au cœur même de ces cloaques ?Aucun ne le sait, mais on croitAu surnaturel de l’endroit.

Narguant les ans et les tonnerres,Les trois grands arbres centenairesCroissent au plus creux du pays,Aussi redoutés que haïs.

À leur groupe un effroi s’attache.Nul n’oserait brandir sa hacheContre l’un de ces trois noyersQu’on appelle les trois sorciers.

Car, si le hasard les rassemble,Il fait aussi qu’ils se ressemblent :Ils sont d’aspect énorme et rond,Jumeaux de la tête et du tronc.

Ils ont la même étrange mousse,Et le même gui monstre y pousse.Ils sont également tordus,Bossués, ridés et fendus.

Et, de tous points, jusqu’au gris marbreDe leur écorce, les trois arbresPour les yeux forment en effetUn trio sinistre parfait.

Par le glacé de leur ombrageIls rendent à ce marécageL’humidité qu’y vont pompantLeurs grandes racines-serpent.

Au-dessus du jonc et de l’auneLeur feuillage verdâtre et jauneTour à tour fixe et clapotantEst tout le portrait de l’étang.

On ne voit que le noir plumageDu seul corbeau dans leur branchage ;Et c’est le diable, en tapinois,Qui, tous les ans, cueille leurs noix.

On dit qu’ils ont les facultés,Les façons de l’humanité,Qu’ils parlent entre eux, se déplacent,Qu’ils se rapprochent, s’entrelacent.

On ajoute, même, tout bas,Qu’on les a vus, du même pas,Cheminer roides, côte à côte,Dressant au loin leur taille haute.

Et l’on prétend que leurs crevasses,Autant d’âpres gueules vivaces,Ont fait plus d’un repas hideuxDes pâtres égarés près d’eux.

Enfin, tous trois ont leur chouetteQui, le jour, n’étant pas muette,Pousse des plaintes de damnéDès que le ciel s’est charbonné.

Et chacune prédit un sort :L’une clame la maladie,Une autre annonce l’agonie,La troisième chante la mort.

C’est pourquoi, funeste et sacrée,L’horreur épaissit désormaisLeur solitude. Pour jamaisOn se sauve de leur contrée !

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources