Paysages et Paysans, 1899
Un Déjeuner champêtre
La Justice tardant à faire la levéeDu cadavre lardé de coups,Les gendarmes, là-bas, mangent sur leurs genoux,En attendant son arrivée.
L’énorme assassiné que la vermine mangeRepose encore assez loin d’eux.Il dort au fond du val son gisement hideuxEntre quatre grands murs de grange.
Pourtant, de leur côté, passe claquante et lourdeUne brise d’orage où poindLa puanteur subtile et de moins en moins sourdeQue le corps souffle de son coin.
Puis, le miasme épaissit, substituant son goûtÀ celui de leurs victuailles :Ils mangent du cadavre exhalant coup sur coupTout le poison de ses entrailles.
« Ma foi ! moi j’n’y tiens plus ! dit le grand au petit :Qui diable aurait jamais cru qu’à pareill’ distanceÇa s’rait v’nu jusque-là nous couper l’appétit ? »L’autre répond : « Pour moi ça n’a pas d’importance !
C’est vrai que l’vent, complic’ du mort,Pour l’instant promène un peu fortLe désagrément d’son haleine,
Mais, on s’yhabitue à la fin…Et, ma foi, tant pis ! j’ai si faimQue j’mang’rai ma part et la tienne ! »
Le voiturier qui vient, un grave et vieux barbon,Conclut : « Ell’ s’en fout la nature,Q’ça sent’ mauvais ou q’ça sent’ bon !La terr’ donn’ des fleurs et r’çoit d’la pourriture. »
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources