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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· II Incertitudes

I. Chanson dans le soir

Edmond Rostand· 26 quintils, octosyllabes et dissyllabes, 130 vers

Il fit halte, ébloui, humantCette soirée et son haleine,Au sommet de l'escarpementD'où l'on découvre infinimentLa plaine.

Un doux crépuscule du moisDes doux crépuscules — septembre —Bleuissait vaguement les bois,Sous un ciel de rose, à la fois,Et d'ambre

La lune, basse, et n'ayant pointSon teint coutumier de béguine,Montrait un rougeâtre embonpoint,Telle une orange mûre à point,Sanguine ;

Et, sous cet astre de Japon,Le val fuyait en molles lignes,Avec le canal clair, le pont,L'étang ridé comme un crépon,Les vignes.

Il admirait, lorsque, soudain,Un chant monta de ce théâtre,De ce cirque, de ce jardin,Exhalé du dernier gradinBleuâtre.

Et cet air où le soir mêlaSon murmure de vaste conque,Cet air divinement vola…C'était, d'ailleurs, un lon lon laQuelconque.

Mais, dans le lointain de pastel,Ce chant naïf, lent comme un psalme,Était irrésistible, — et telQue cet instant fut immortelDe calme.

Il se fit un tel unissonDe ce chant et du paysage,Que le poète eut un frisson.Et nous vîmes des pleurs sur sonVisage.

Puis, de ce ton triste et coquet,Ému, mais où du railleur passe,De ce ton qui laisse inquiet,Qui est son défaut, et qui estSa grâce,

Cependant que toujours, parmiLe doux bruit du soir qui soupire,Montait sur le val endormiLa chanson charmante, il se mitÀ dire :

« O chanson qui monte, vieil air,Filet lointain d'une voix pure,Selon la brise vague ou clair,O dentelle de son dans l'air,Guipure !

« O chanson qui monte dans l'or,Du ciel, sur la lande embrumée,Qui flotte au-dessus du décor,Ruban de son, et moins encor…Fumée !

« Oh ! qui donc, de cette façonMélancolieuse et touchante,Quel rustique et jeune garçon,Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,Te chante ?

« Quel simple, ignorant de ce qu'il,Oh ! de tout ce qu'il ressusciteDe tendre, en moi, de puéril,Ajoute ce charme subtilAu site ?

« Charme dont, languissant musard,Je suis ému jusqu'à la larme,Parce que, inattendu, sans art,Il éclôt d'un simple hasard,Ce charme !

« Voilà ! le fredon d'un vilain,L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,Un peu de bleu crépusculin,Voilà ! ce n'est pas plus malin…On pleure !

« Eh quoi ! pleurer comme d'amourPour un lon lon la monotone,Pour le dernier soupir du jour,Pour le vent dans les arbres, pourL'automne ?

« De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs ?De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,Pour que, parmi ces champs déserts,Un air tel que tous les vieux airsM'émeuve ?

« Est-ce là mon état normal ?De quel ciel suis-je nostalgique ?De quel pays ai-je le mal ?…Tais-toi, chant qui me rends ce valMagique !

« Ah ! de mes larmes il appertQue dans un désordre je sombre !Quoi ! pleurer parce que VesperS'allume, et qu'une voix se perdDans l'ombre ?

« Savourer le charme anxieuxDu moment et de l'atmosphère ?Jouir de l'ouïe et des yeux ?— Hélas ! il y a pourtant mieuxÀ faire !

« Il y a pourtant plus d'un butDigne d'un homme jeune et libre !O chanson dans le lointain… chut !Ne serai-je jamais qu'un luthQui vibre ?

« Je m'en blâme… et toujours, si onChante un chant dans un lointain rose,Je retourne avec passionA cette délectationMorose !

« La tristesse est un aconitDoux et vénéneux, que j'aspire !Et mon vivre est selon le ritDe ton Jacques d'As you like it,Shakspeare !

« Mon cœur m'échappe, se mêlantA toute fin de jour jolie ;Et sitôt qu'un air doux et lentMonte, j'en suce la mélan-Colie !

« Oui, tout le triste qui coulaD'un chant, à l'heure violette,Est sucé par moi… lon, lon, la…Comme l'œuf est sucé par laBelette ! »

Coteau d’Andilly, 1893.

Versification

Forme
26 quintils (quintils)
Rimes
26(abaab)
Mètre
Octosyllabes et dissyllabes (104 de 8, 26 de 2)· profil 2, 8
Strophes
26 quintils
Mots à la rime
a humant / l'escarpement / infiniment masculine, classiqueb haleine / plaine féminine, classiquea mois / bois / fois masculine, classiqueb septembre / d'ambre féminine, classiquea point / embonpoint masculine, classiqueb béguine / Sanguine féminine, classiquea Japon / pont / crépon masculine, classiqueb lignes / vignes féminine, classiquea soudain / jardin / gradin masculine, classiqueb théâtre / Bleuâtre féminine, non classiquea mêla / vola / la masculine, classiqueb conque / Quelconque féminine, non classiquea pastel / tel / immortel masculine, classiqueb psalme / calme féminine, classiquea unisson / frisson / son masculine, classiqueb paysage / Visage féminine, classiquea coquet / inquiet / est masculine, classiqueb passe / grâce féminine, classiquea parmi / endormi / mit masculine, classiqueb soupire / dire féminine, classiquea air / clair / l'air masculine, classiqueb pure / Guipure féminine, classiquea l'or / décor / encor masculine, classiqueb embrumée / Fumée féminine, classiquea façon / garçon / chanson masculine, classiqueb touchante / chante féminine, classiquea qu'il / puéril / subtil masculine, classiqueb ressuscite / site féminine, classiquea musard / art / hasard masculine, classiqueb larme / charme féminine, non classiquea vilain / crépusculin / malin masculine, classiqueb l'heure / pleure féminine, classiquea d'amour / jour / pour masculine, classiqueb monotone / L'automne féminine, classiquea nerfs / déserts / airs masculine, classiqueb veuve / M'émeuve féminine, classiquea normal / mal / val masculine, classiqueb nostalgique / Magique féminine, classiquea appert / Vesper / perd masculine, classiqueb sombre / l'ombre féminine, classiquea anxieux / yeux / mieux masculine, classiqueb l'atmosphère / faire féminine, classiquea but / chut / luth masculine, classiqueb libre / vibre féminine, classiquea on / passion / délectation masculine, classiqueb rose / Morose féminine, classiquea aconit / rit / it masculine, classiqueb j'aspire / Shakspeare féminine, classiquea mêlant / lent / mélan masculine, classiqueb jolie / Colie féminine, classiquea coula / la masculine, classiqueb violette / Belette féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources