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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant

XVIII. Deux magasins

Edmond Rostand· strophes variées, octosyllabes et tétrasyllabes, 286 vers

I Joujoux

A l'heure où s'ouvrent les écoles,Oubliant les pensums, les collesEt les leçons,En riant, en jetant des billes,On voit se bousculer les fillesEt les garçons !

Poussant des cris épouvantables,Ils courent avec leurs cartablesMis en sautoir,Leurs manches noires de lustrine,Se grouper à chaque vitrineSur le trottoir.

Avant de gagner leurs demeures,Ils regardent pendant des heuresLes beaux joujoux.C'est leur plaisir, à ces miochesQui n'ont pas au fond de leurs pochesDes petits sous.

Ils regardent, les pauvres gosses,Le Polichinelle à deux bossesQui coûte cher,Les poupons en chaussons de laine,Les bébés dont la porcelaineParaît en chair.

Ils comptent les ballons, les balles,Par un clown jouant des cymbalesTrès étonnés ;Et ce sont des heures d'extaseDevant cette vitre où s'écraseLeur petit nez.

Que c'est beau ! leurs sourcils s'écartent !Ce sont de vrais fusils, qui partent !De vrais fourneaux !De vrais outils de jardinage !Et les voitures d'arrosageOnt des tonneaux !

Sous des arbres dont les verduresSont faites avec des frisuresDe copeaux verts,Ils voient, bêtes et gens en marche,Tout ce qui s'échappe de l'ArcheAux toits ouverts !

Ils regardent d'un regard tendreLes filles de Noé leur tendreDes petits bras ;(Comme, au commencement du monde,On avait une tête ronde,Des chapeaux plats !)

L'Auvergnat sortant de sa boîte,Les soldats de plomb dans l'ouateS'emmitouflant,La chèvre avec ses trois nœuds roses,Ils regardent toutes ces chosesEn reniflant.

Une dame dans la boutiqueFait marcher un ours mécaniqueSur le parquet.Comme il marche ! — Une demoiselleEntoure avec de la ficelleUn grand paquet !

Un Monsieur achète un théâtreOù l'on peut, en or sur du plâtre,Lire : OPÉRA.Le Monsieur sort. La porte sonne.Oh ! les beaux joujoux que personneNe leur paiera !

Les fillettes aux mains crispéesRegardent surtout les poupéesDans leur carton.Hein, Sophie ? hein, Claire ? hein, Louise ?En ont-elles de la chemiseEt du feston !

Sont-elles riches, les mâtines !On leur enlève leurs bottinesPour les coucher !Et celle en bleu, près de la Cible !Il ne sera jamais possibleDe la toucher !

Et celle avec sa robe EmpireQui fait que tout leur cœur soupire :« Oh ! je la veux ! »Et cette autre avec sa dînette !(Leur grande sœur la midinetteA ces cheveux ! )

Elles restent là, bouche ronde !Le ménage de cette blondeAux yeux trop grandsDont l’écriteau dit qu’« elle nage »Est mieux monté que le ménageDe leurs parents !

Et les garçons, qu'est-ce qu'ils disentDevant les sabres qui reluisentComme d'acier ?Se peut-il qu'un enfant reçoiveDe quoi tout d'un coup être zouaveOu cuirassier ?

Oh ! les chevaux que l'on harnache !(Ils sont en vrai poil, qui s'arrache,Que l'on te dit !)Et le poussah sur une sphère,Qui titube comme leur pèreLe samedi !

Hein, Gaston ? hein, Marcel ? hein, Charle ?Quand viendra le jour dont on parleA la maison,Dont on parle en fumant des pipes,Le jour où tous les pauvres typesAuront raison,

Pourra-t-on en être à tout âge ?Lorsque viendra le grand partageDes partageux,Les mômes, moucherons, moustiques,Entreront-ils dans les boutiquesPrendre les jeux ?

Il faut, si c'est de la justice,Que tout, la petite bâtisseEn blocs de bois,Le clown au pantalon trop large,Le Grand Tir, le canon qu'on chargeAvec des pois,

Il faut que l'avaleur de boules,Il faut que tout, les coqs, les poules,Soit partagé !Le singe montrant ses gencives,Et les couleurs « inoffensives »S. G. D. G. ;

Tout : l'Anglais fumant son cigare,Le chemin de fer avec gare,Tunnels et ponts…On prendra tous les jeux de quilles !On mettra dans les bras des fillesTous les poupons !

Le pain, ça manque. Oui, mais ça manqueAussi, ce clown, ce saltimbanque,Tous ces chiens fous,Ce Polichinelle à deux bosses !…Droit au pain, soit ! Et, pour les gosses,Droit aux joujoux !

Ainsi, sous la blouse ou le châle,Pense, plus grand et déjà pâle,Chaque moutard.Ils restent dans le vent qui siffle.Ce soir, tous vont, risquant la gifle,Être en retard.

Ils en ont oublié qu'il gèle.Ils ne battent plus la semelle ;Mais, quelquefois,Leur souffle ayant terni la glace,Pour mieux voir ils essuient la placeAvec leurs doigts !

II Fleurs

Nous sommes les fleurs des fleuristes,Nous sommes les fleurs des marchands,Les petites fleurs qui sont tristesDe ne pas fleurir dans les champs ;

Nous sommes les fleurs printanièresQui n'ont jamais vu lé printemps,Et dont on fait des boutonnièresPour des revers trop miroitants ;

Nous sommes cette rose noireEt ce bleuet gros comme un chouPour qui les smokings, sous leur moire,Ont un oblique caoutchouc !

Nous sommes ces lilas superbesQui dans les boutiques, l'hiver,Montent en monstrueuses gerbesCoûtant monstrueusement cher !

Nous sommes, parmi le vertigeDes jours de l'an nauséabonds,Les pauvres fleurs que l'on obligeA faire un métier de bonbons !

Nous sommes les fleurs qu'on envoieDès qu'on a publié les bans,Pour que la famille les voieDans des paniers à grands rubans ;

Nous sommes les fleurs où voltigeLa libellule de carton ;Nous tremblons trop sur notre tige,Car notre tige est en laiton !

Nous sommes les fleurs qui sur ellesN'ont qu'un papillon de papierOffrant sur deux plateaux, ses ailes,L'adresse, en or, du boutiquier.

Pour nous la rosée est un mythe,Malgré d'adroits contrefacteursDont la ruse, sur nous, l'imiteAvec des vaporisateurs.

Nous sommes les fleurs sans abeillesQui trouvent, les trois jours bien longsOù l'on fait vivre leurs corbeillesSur les pianos des salons !

Nous voyons sur nous, parasitesQui blessent nos feuillages verts,Pousser des cartes de visitesOù parfois on écrit des vers !

C'est nous qu'un pâle accessoiriste,Après les six rappels du « trois »,Monte en hâte à la grande artistePar des escaliers trop étroits.

Nous sommes ces iris de nacreQue les fleuristes de ParisSavent envoyer dans un fiacrePendant l'absence des maris !

Nous sommes ces héliotropes,Ces glaïeuls forcés de fleurirQui portent dans des enveloppesLe nom qu'on sait avant d'ouvrir !

C'est nous la flore citadineQui, sous les capillaires fous,Ne se penche, pendant qu'on dîne,Qu'aux berges d'argent des surtouts !

C'est nous la flore dont l'arômeToujours au pays flotteraQui va de la Place VendômeA la Place de l'Opéra.

Les noms de cette étrange floreSont du botaniste inconnus :Comment porter les noms encoreDes fleurs que nous ne sommes plus ?

Nous sommes désormais — Nature,Ne ris pas de ces noms de fleurs ! —Le réséda-de-la ceinture,L'œillet-des-costumes-tailleurs !

Et, fleurs que loin de nos collinesDans la fourrure on exila,Le mimosa-des-zibelinesEt la parme-du-chinchilla !

Nous sommes ces frivoles touffesQui connaissent pour seuls étésLa température des BouffesEt celle des Variétés,

Nous sommes, parmi les élogesAux blondes nuques adressés,Les fleurs chaudes qui, dans les loges,Frayent avec les fruits glacés.

Nous sommes le lys qui se faneAu vent des restaurants du soir ;La rose qu'on jette au tziganeQui sur l'épaule a son mouchoir ;

Le muguet qui sait chaque phraseQu'on dit à la fin des soupers,Et la jacinthe qu'on écraseDans les coins sombres des coupés !

Nous sommes, quand le cœur s'effraye,Ces violettes d'un instantQu'on respire en prêtant l'oreilleEt qu'on mordille en hésitant.

Nous sommes ces œillets de LondreEt ces jonquilles de MentonDans lesquels, avant de répondre,On enfonce un joli menton.

Nous enguirlandons l'aventure,Et, quand le bonheur est défunt.Nous assurons à la ruptureDe l'élégance et du parfum.

Nous sommes les fleurs nécessairesAux intrigues de la Cité.Nous n'avons connu, dans les serres,Qu'un soleil d'électricité.

Dans les serres nous sommes nées ;Des saisons nous ne vîmes rien.Quelles étaient nos destinées,Cependant, nous le savons bien !

Nous sentons en nous, ô mystère !Parler la sève d'autres fleursQui poussèrent, libres, de terre,Et nos souvenirs sont les leurs !

Nous sentons, dans ces mornes fêtesOù passent d'inutiles fronts,Vaguement, que nous sommes faitesPour être ailleurs, — et nous souffrons.

Nous aimerions, fières, ravies,Vraiment fraîches, pures toujours,Nous mélanger à d'autres vies,Favoriser d'autres amours !

Pourquoi donc, fleurs dont nous naquîmes,Dans vos graines aviez-vous misL'amour des vallons et des cimes,Puisqu'il ne nous est pas permis ?

Puisqu'il nous faut vivre à distanceDe ces choses, pourquoi faut-ilQue nous soupçonnions l'existenceD'une Nature et d'un Avril ?

— Et nous sommes, dans les boutiques,Sur du gazon artificiel,Les petites fleurs nostalgiques.D'air pur, de lumière et de ciel.

Janvier 1890.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
25(aabccb) 34(abab)
Mètre
Octosyllabes et tétrasyllabes (236 de 8, 50 de 4)· profil 4, 8
Strophes
34 quatrains, 25 sizains
Mots à la rime
a écoles / colles féminine, classiqueb leçons / garçons masculine, classiquec billes / filles féminine, classiquea épouvantables / cartables féminine, classiqueb sautoir / trottoir masculine, classiquec lustrine / vitrine féminine, classiquea demeures / heures féminine, classiqueb joujoux / sous masculine, classiquec mioches / poches féminine, classiquea gosses / bosses féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquec laine / porcelaine féminine, classiquea balles / cymbales féminine, classiqueb étonnés / nez masculine, classiquec d'extase / s'écrase féminine, classiquea s'écartent / partent féminine, classiqueb fourneaux / tonneaux masculine, classiquec jardinage / d'arrosage féminine, classiquea verdures / frisures féminine, classiqueb verts / ouverts masculine, classiquec marche / l'Arche féminine, classiquea tendre féminine, classiqueb bras / plats masculine, classiquec monde / ronde féminine, classiquea boîte / l'ouate féminine, classiqueb S'emmitouflant / reniflant masculine, classiquec roses / choses féminine, classiquea boutique / mécanique féminine, classiqueb parquet / paquet masculine, classiquec demoiselle / ficelle féminine, classiquea théâtre / plâtre féminine, classiqueb OPÉRA / paiera masculine, classiquec sonne / personne féminine, classiquea crispées / poupées féminine, classiqueb carton / feston masculine, classiquec Louise / chemise féminine, classiquea mâtines / bottines féminine, classiqueb coucher / toucher masculine, classiquec Cible / possible féminine, classiquea Empire / soupire féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquec dînette / midinette féminine, classiquea ronde / blonde féminine, classiqueb grands / parents masculine, classiquec nage / ménage féminine, classiquea disent / reluisent féminine, classiqueb d'acier / cuirassier masculine, classiquec reçoive / zouave féminine, classiquea harnache / s'arrache féminine, classiqueb dit / samedi masculine, non classiquec sphère / père féminine, classiquea Charle / parle féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquec pipes / types féminine, classiquea âge / partage féminine, classiqueb partageux / jeux masculine, classiquec moustiques / boutiques féminine, classiquea justice / bâtisse féminine, classiqueb bois / pois masculine, classiquec large / charge féminine, classiquea boules / poules féminine, classiqueb partagé / G masculine, classiquec gencives / inoffensives féminine, classiquea cigare / gare féminine, classiqueb ponts / poupons masculine, classiquec quilles / filles féminine, classiquea manque / saltimbanque féminine, classiqueb fous / joujoux masculine, classiquec bosses / gosses féminine, classiquea châle / pâle féminine, classiqueb moutard / retard masculine, classiquec siffle / gifle féminine, classiquea gèle / semelle féminine, classiqueb quelquefois / doigts masculine, classiquec glace / place féminine, classiquea fleuristes / tristes féminine, classiqueb marchands / champs masculine, classiquea printanières / boutonnières féminine, classiqueb printemps / miroitants masculine, classiquea noire / moire féminine, classiqueb chou / caoutchouc masculine, non classiquea superbes / gerbes féminine, classiqueb l'hiver / cher masculine, classiquea vertige / oblige féminine, classiqueb nauséabonds / bonbons masculine, classiquea envoie / voie féminine, classiqueb bans / rubans masculine, classiquea voltige / tige féminine, classiqueb carton / laiton masculine, classiquea elles / ailes féminine, classiqueb papier / boutiquier masculine, classiquea mythe / l'imite féminine, classiqueb contrefacteurs / vaporisateurs masculine, classiquea abeilles / corbeilles féminine, classiqueb longs / salons masculine, classiquea parasites / visites féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea accessoiriste / artiste féminine, classiqueb trois / étroits masculine, classiquea nacre / fiacre féminine, classiqueb Paris / maris masculine, classiquea héliotropes / enveloppes féminine, classiqueb fleurir / d'ouvrir masculine, classiquea citadine / dîne féminine, classiqueb fous / surtouts masculine, classiquea l'arôme / Vendôme féminine, classiqueb flottera / l'Opéra masculine, classiquea flore / encore féminine, classiqueb inconnus / plus masculine, classiquea Nature / ceinture féminine, classiqueb fleurs / L'œillet-des-costumes-tailleurs masculine, classiquea collines / mimosa-des-zibelines féminine, classiqueb exila / parme-du-chinchilla masculine, classiquea touffes / Bouffes féminine, classiqueb étés / Variétés masculine, classiquea éloges / loges féminine, classiqueb adressés / glacés masculine, classiquea fane / tzigane féminine, classiqueb soir / mouchoir masculine, classiquea phrase / écrase féminine, classiqueb soupers / coupés masculine, classiquea s'effraye / l'oreille féminine, classiqueb instant / hésitant masculine, classiquea Londre / répondre féminine, classiqueb Menton / menton masculine, classiquea l'aventure / rupture féminine, classiqueb défunt / parfum masculine, non classiquea nécessaires / serres féminine, classiqueb Cité / d'électricité masculine, classiquea nées / destinées féminine, classiqueb rien / bien masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb fleurs / leurs masculine, classiquea fêtes / faites féminine, classiqueb fronts / souffrons masculine, classiquea ravies / vies féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea naquîmes / cimes féminine, classiqueb mis / permis masculine, classiquea distance / l'existence féminine, classiqueb faut-il / Avril masculine, classiquea boutiques / nostalgiques féminine, classiqueb artificiel / ciel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

286 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources