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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant

X. La forêt

Edmond Rostand· distiques, alexandrins, 127 vers

La Nature, par qui‖ souvent nous sommes tristes,Nous tous qui l'adorons,‖ les rêveurs, les artistes,— Tandis que jour et nuit‖ nous nous évertuonsA vouloir l'exprimer,‖ et que nous nous tuonsAu labeur de fixer‖ son image impossible,Nous regarde souffrir‖ et demeure impassible.

Donc, j'étais amoureux‖ de la grande forêt.Son sauvage parfum‖ fort et doux m'enivrait ;Il me fallait ses chants‖ d'oiseaux et ses murmures ;Et, la nuit, je rêvais‖ d'elle, de ses ramures,Des bouquets nuptiaux‖ que font ses aubépins,De ses fourrés touffus‖ et peuplés de lapinsDont on voit brusquement‖ fuir les petits derrières,Des morceaux de ciel bleu‖ plafonnant ses clairières…Je l'aimais. Cet amour‖ m'avait pris tout entierLe jour que j'avais fait‖ un pas dans le sentierQui la traverse toute‖ en partant de l'orée.Je l'avais aussitôt‖ follement adorée.On y voyait fleurir‖ de grandes, grandes fleurs !On y sentait un tas‖ de si bonnes odeurs !Et, le soir, quand chantaient‖ les brises étouffées,Des endroits noirs semblaient‖ habités par les fées !On avait peur. Enfin‖ ma tête s'égarait…Et j'étais amoureux‖ de la grande forêt !Mais amoureux vraiment,‖ amoureux de ses sources,De ses ruisseaux croisant‖ dans l'ombre mille courses,De ses mousses, de ses‖ insectes voltigeant,De ses feuillages verts,‖ bleu foncé, gris d'argent,Des enchevêtrements‖ épineux de ses haies,De ses murons, de ses‖ framboises, de ses baies,De sa mystérieuse‖ et solennelle paix ;Puis aussi de ses coins‖ dans les taillis épais,De ses coins retirés‖ qui semblent des alcôvesAvec des lits fleuris‖ de petites fleurs mauves !

Et j'aimais les sentiers‖ même où l'on a des peursQuand les bras sarmenteux‖ des arbustes grimpeursViennent en s'étirant‖ vous accrocher la manche,Où l'on se croit suivi‖ soudain quand une brancheVous fait, malicieuse,‖ un brusque frôlement,Et vient vous chatouiller‖ dans le cou, drôlement !

J’aimais cette forêt.Bien souvent le poèteS'éprend ainsi, se met‖ une folie en têteDont il souffre beaucoup,‖ mais qui dure fort peuLorsqu'il la satisfait‖ pleinement, lorsqu'il peutPosséder cette idée‖ ou cet objet qu'il aime,Et lui faire un enfant,‖ c'est-à-dire un poème.C'est ainsi que j'aimais.‖ Je mourais du désirDe prendre la forêt‖ dans mes vers, de saisirSon charme, son parfum,‖ son silence, et de rendreL'émoi dont m'emplissaient‖ un feuillage vert tendre,Une source, un recoin‖ moussu, quelque oiseletQui le long du sentier,‖ par terre, sautelait,Un rayon qui glissait‖ dans le feuillage sombre,Et la fraîcheur exquise,‖ et le murmure, et l'ombre…Je mourais du désir‖ d'exprimer tout cela !

C'est pourquoi je me dis :‖ « Je serai toujours làDans la forêt, notant‖ le moindre frisson d'aile.Je viendrai chaque jour‖ me remplir les yeux d'elle,Tâcher de lui voler‖ de sa beauté, m'asseoirSur le même arbre mort,‖ s'il le faut, chaque soir,Tant que je n'aurai pas‖ bien traduit son mystèreEt cette forte odeur‖ de feuillage et de terreQu'elle sent. Je veux bien‖ me priver de sommeil :Mais je la surprendrai,‖ la gueuse, à son réveil,Pour bien voir quelles sont‖ à l'aurore ses teintes,De quel vert plus brillant‖ ses feuilles sont repeintes,Et comment la rosée‖ à leur bout vient perler,Et comment tous les plus‖ vieux arbres font trembler,Dans l'azur matinal,‖ des cimes toutes roses ! »

Oui, mon rêve, c'était‖ de traduire ces choses,Mais malgré mes efforts‖ je ne le pus jamais !Je ne possédai pas‖ la forêt que j'aimais !Et mon amour devint‖ alors de la souffrance.Je fus pris tout d'un coup‖ d'une désespéranceAffreuse. Et comme, un jour,‖ pour la dernière fois,Assis dans la fraîcheur‖ exquise d'un sous-bois,Je voulais découvrir‖ les mots exacts pour direL'églantier qui fleurit,‖ la brise qui soupire,Le mystère si calme‖ et frais du clair-obscur,Les petits airs penchés‖ des clochettes d'azurQui se livrent, sans doute,‖ à quelque babillage,Et les sourires bleus‖ du ciel dans le feuillage,Le soleil qui parfois‖ en rais semble pleuvoir,Je me mis à pleurer‖ de ne pas le pouvoir !J'étais vaincu, brisé !‖ Soudain, tout mon courageS'en allait ! Je pleurais‖ d'impuissance et de rage !Je pleurais, suffoqué‖ de douleur, étouffantD'un de ces gros chagrins‖ de poète et d'enfant !Et les branches étaient‖ doucement frémissantes,Et jamais les oiseaux‖ cheminant dans les sentesN'avaient été plus gais,‖ les merles plus siffleurs.Au-dessus de mon front‖ passaient des vols ronfleursD'abeilles, de frelons…‖ J'étais couché dans l'herbe :Et je la sentais douce,‖ odorante. Et, superbe,Sans savoir que pour elle‖ un homme sanglotait,La forêt verdoyait,‖ fleurissait et chantait !

La Nature est toujours‖ la grande indifférente ;De tous les maux humains‖ elle reste ignorante.Souvent les malheureux‖ l'ont maudite, en voyantQu'elle, les regardait‖ en ne s'apitoyantJamais, et que devant‖ leurs souffrances cruellesSes fleurs gardaient leur joie‖ et fleurissaient plus belles,Et qu'elle n'était rien‖ qu'un merveilleux décor !Mais, pour nous qui l'aimons,‖ c'est bien plus dur encor,Pour nous, ses amoureux,‖ les peintres, les poètes,Puisque enfin nos douleurs‖ par elle nous sont faites !C'est de son seul amour‖ que l'artiste est martyr.Ne peut-elle donc pas‖ à ses maux compatir,La toujours insensible‖ et sereine Nature,Ou paraître savoir‖ tout au moins sa torture ?

Mais non ! — Et si jadis,‖ forêt, grande forêt,Si, dans son désespoir,‖ celui qui t'adoraitÉtait allé se pendre,‖ un soir, à quelque branche,Cela n'aurait pas fait‖ faner une pervenche,S'attrister un iris,‖ pleurer un chèvrefeuil !Tes roses d'églantiers‖ n'auraient pas pris le deuilDe leur pauvre amoureux,‖ en fermant leurs pétales !Calmes auraient souri‖ tes hautes digitales !Tes oiseaux n'auraient pas‖ éloigné leurs ébatsEt n'auraient pas jasé‖ ni chansonné plus basEn voyant balancer‖ ma longue forme brune !Et quand un ironique‖ et blanc rayon de luneM'aurait comme vêtu‖ du linceul des défunts,Ta brise aux chauds soupirs,‖ ta brise aux doux parfumsN'aurait pas tu son bruit‖ de harpe qu'on accorde,Et des liserons bleus‖ auraient fleuri ma corde !

Bellevue, 1888.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
63((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a tristes / artistes féminine, classiqueb évertuons / tuons masculine, classiquec impossible / impassible féminine, classiquea forêt / m'enivrait masculine, classiqueb murmures / ramures féminine, classiquec aubépins / lapins masculine, classiqued derrières / clairières féminine, classiquee entier / sentier masculine, classiquef l'orée / adorée féminine, classiqueg fleurs / odeurs masculine, classiqueh étouffées / fées féminine, classiquei s'égarait / forêt masculine, classiquej sources / courses féminine, classiquek voltigeant / d'argent masculine, classiquel haies / baies féminine, classiquem paix / épais masculine, classiquen alcôves / mauves féminine, classiquea peurs / grimpeurs masculine, classiqueb manche / branche féminine, classiquec frôlement / drôlement masculine, classiquea forêt / poète / tête féminine, classiqueb peu / peut masculine, non classiquec aime / poème féminine, classiqued désir / saisir masculine, classiquee rendre / tendre féminine, classiquef oiselet / sautelait masculine, classiqueg sombre / l'ombre féminine, classiqueh cela / là masculine, classiqueb d'aile / d'elle féminine, classiquec m'asseoir / soir masculine, classiqued mystère / terre féminine, classiquee sommeil / réveil masculine, classiquef teintes / repeintes féminine, classiqueg perler / trembler masculine, classiqueh roses / choses féminine, classiqueb jamais / j'aimais masculine, classiquec souffrance / désespérance féminine, classiqued fois / sous-bois masculine, classiquee dire / soupire féminine, classiquef clair-obscur / d'azur masculine, classiqueg babillage / feuillage féminine, classiqueh pleuvoir / pouvoir masculine, classiquei courage / rage féminine, classiquej étouffant / d'enfant masculine, classiquek frémissantes / sentes féminine, classiquel siffleurs / ronfleurs masculine, classiquem l'herbe / superbe féminine, classiquen sanglotait / chantait masculine, classiquea indifférente / ignorante féminine, classiqueb voyant / s'apitoyant masculine, classiquec cruelles / belles féminine, classiqued décor / encor masculine, classiquee poètes / faites féminine, classiquef martyr / compatir masculine, classiqueg Nature / torture féminine, classiquea forêt / t'adorait masculine, classiqueb branche / pervenche féminine, classiquec chèvrefeuil / deuil masculine, classiqued pétales / digitales féminine, classiquee ébats / bas masculine, classiquef brune / lune féminine, classiqueg défunts / parfums masculine, classiqueh accorde / corde féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

127 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources