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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant

VIII. Le vieux pion

Edmond Rostand· 25 quatrains, alexandrins, 100 vers

… Le voyans au dehors, et l’estimans par l’extérieure apparence,
n’en eussiez donné un coupeau d’oignon, tant laid il était de corps
et ridicule en son maintien… Mais ouvrant cette boite eussiez au
dedans trouvé une céleste et impréciable drogue…RABELAIS.

Vieux pion qu'on raillait,‖ ô si doux philosopheAux coudes rapiécés,‖ pauvre être marmiteuxDont l'étroit paletot,‖ d'une luisante étoffe,Disait un long passé‖ d'hivers calamiteux,

Je te revois. Ton crâne‖ avait une houppette,Une seule, au milieu,‖ de poils, — et tu louchais.Et longuement, avec‖ un fracas de trompette,Dans un mouchoir à grands‖ carreaux tu te mouchais.

Je te revois, dans le‖ préau, sous les arcades,Grave, déambuler',‖ et j'ai la visionDe ton accoutrement‖ pendant ces promenadesOù tu marchais au flanc‖ de ma division ;

De ta longue, oh ! si longue‖ et noire redingote,Dans laquelle plus d'un‖ avait déjà sué ;De ton chapeau gibus‖ bon pour mettre à la hotte,Si fantastiquement‖ bleuâtre et bossué !

Ton haleine odorait‖ le vin et la bouffarde,Et, quand tu paraissais‖ à l'étude du soir,Souvent ton nez flambait‖ dans ta face blafarde,Et c'est en titubant‖ que tu venais t'asseoir.

Pochard mélancolique‖ au crâne vénérable,Parfois tu t'éveillais,‖ quand tu cuvais ton vin,Et, frappant un grand coup‖ de règle sur la table,Tu glapissais : « Messieurs,‖ silence !… » Mais en vain.

Ou plutôt, tu dormais,‖ sans souci des boulettesQu'on mâchait longuement‖ pour l'envoyer au nez.Et ton étude alors‖ marchait sur des roulettes…Plus de punitions‖ ni de pensums donnés !

On t'avait surnommé‖ Pif-Luisant. Les élèvesCharbonnaient ton profil‖ grotesque sur le mur.Mais tu marchais toujours‖ égaré dans tes rêves.Tu ne souffrais de rien.‖ Tu vivais dans l'azur.

Car tu faisais des vers.‖ Tu rimais un poème !A nul autre que moi‖ tu ne l'as avoué.— Comment donc avais-tu,‖ lamentable bohème,Au fond de ce collège,‖ en province, échoué ?

Pif-Luisant, je t'aimais.‖ Quelquefois je suis tristeEn repensant à toi.‖ Qu'es-tu donc devenu ?C'est toi qui m'as prédit‖ que je serais artiste,Et c'est toi le premier‖ rimeur que j'ai connu.

Un jour, ayant trouvé‖ des vers dans mon pupitre,Tu fus pris d'une joie‖ attendrie, et je visComme un rayonnement sur ta face de pitre,Et tu me contemplais‖ avec des yeux ravis !

Dès ce jour, tu m'aimas.‖ Et tandis que les autresJouaient en criaillant‖ aux barres, nous causions.Les conversations‖ exquises que les nôtres !Parfois tu m'expliquais‖ un peu mes versions.

Je crois que si j'ai fait‖ vraiment ma rhétorique,C'est sous les marronniers,‖ en t'écoutant parler.Tu commentais, dans ton‖ langage poétique,Homère, — et je voyais‖ la grande mer s'enfler,

Les galères en ligne‖ avec leurs belles proues,Et les cnémides d'or‖ des Grecs étincelants,Et je voyais passer,‖ le rose sur les joues,La merveille de grâce,‖ Hélène, à pas très lents !

Quelquefois tu prenais‖ Virgile, ou bien Tibulle :J'entendais, sous les verts‖ feuillages, les pipeaux,Les clochettes dont la‖ chanson tintinnabuleDans les lointains du soir,‖ quand rentrent les troupeaux.

Et puis, c'était Ovide‖ et ses métamorphoses,Cycnus qui, duveté‖ de neige, est fait oiseau,Daphné qui fuit, montrant‖ ses talons nus et roses,Syringe qui se change‖ en flexible roseau,

En roseau chuchoteur‖ et qui devient lui-mêmeUne flûte à six trous‖ entre les doigts de Pan,Io, génisse blanche‖ et que Jupiter aime,Les yeux d'Argus semés‖ sur les plumes du paon !

Merci, vieux, qui, plus jeune‖ encor, malgré ton asthme,Que le gandin pédant‖ dont nous suivions les cours,Fus l'éveilleur de mon‖ premier enthousiasme,Me refaisant la classe,‖ en plein air, dans les cours !

Merci, toi qui me mis‖ de beaux rêves en tête,Toi dont la main furtive,‖ au dortoir, me glissaitLes livres défendus‖ de plus d'un grand poète,O toi qui m'as fait lire‖ en cachette Musset !

Souvent, le professeur,‖ corrigeant ma copie,Dans un discours français‖ trouvait, en suffoquant,Quelque insulte à Boileau‖ qui lui semblait impie,Quelque néologisme‖ horriblement choquant ;

Il pâlissait de mon‖ audace épouvantable,Comme s'il s'attendait‖ à voir crouler le toit…Mais il ne s'est jamais‖ douté que le coupable,Mon affreux corrupteur,‖ Pif-Luisant, c'était toi !

Oui, si je fus poussé‖ vers quelque plus moderneIrrégularité,‖ celui qui me poussaFut ce pion crasseux‖ qu'on traitait de baderne.Diogène poussif‖ et Silène poussah !

O bohème déchu‖ dont le sort fut si rude,Es-tu du grand sommeil‖ sous la terre endormi,Ou bien fais-tu toujours,‖ là-bas, ta triste étude,Et liras-tu ces vers‖ de ton petit ami ?

Grand poète incompris,‖ ivrogne de génie,Toi qui me prédisais‖ un si bel avenir,Tu fus mon maître vrai.‖ Loin que je te renie,Aujourd'hui j'ai voulu‖ chanter ton souvenir.

Et si la mort t'a pris,‖ ce qui vaut mieux peut-être,Car tu ne souffres plus‖ ni faim, ni froid cuisant,Dors tranquille, mon vieux,‖ repose-toi, pauvre être,Toi que j'ai tant aimé…‖ doux pochard… Pif-Luisant !

1889.

Versification

Forme
25 quatrains (quatrains)
Rimes
25(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
25 quatrains
Mots à la rime
a philosophe / étoffe féminine, classiqueb marmiteux / calamiteux masculine, classiquea houppette / trompette féminine, classiqueb louchais / mouchais masculine, classiquea arcades / promenades féminine, classiqueb vision / division masculine, classiquea redingote / hotte féminine, classiqueb sué / bossué masculine, classiquea bouffarde / blafarde féminine, classiqueb soir / t'asseoir masculine, classiquea vénérable / table féminine, classiqueb vin / vain masculine, classiquea boulettes / roulettes féminine, classiqueb nez / donnés masculine, classiquea élèves / rêves féminine, classiqueb mur / l'azur masculine, classiquea poème / bohème féminine, classiqueb avoué / échoué masculine, classiquea triste / artiste féminine, classiqueb devenu / connu masculine, classiquea pupitre / pitre féminine, classiqueb vis / ravis masculine, classiquea autres / nôtres féminine, classiqueb causions / versions masculine, classiquea rhétorique / poétique féminine, classiqueb parler / s'enfler masculine, classiquea proues / joues féminine, classiqueb étincelants / lents masculine, classiquea Tibulle / tintinnabule féminine, classiqueb pipeaux / troupeaux masculine, classiquea métamorphoses / roses féminine, classiqueb oiseau / roseau masculine, classiquea lui-même / aime féminine, classiqueb Pan / paon masculine, classiquea asthme / enthousiasme féminine, classiqueb cours masculine, classiquea tête / poète féminine, classiqueb glissait / Musset masculine, classiquea copie / impie féminine, classiqueb suffoquant / choquant masculine, classiquea épouvantable / coupable féminine, classiqueb toit / toi masculine, non classiquea moderne / baderne féminine, classiqueb poussa / poussah masculine, non classiquea rude / étude féminine, classiqueb endormi / ami masculine, classiquea génie / renie féminine, classiqueb avenir / souvenir masculine, classiquea peut-être / être féminine, classiqueb cuisant / Pif-Luisant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources