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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées

XIV. Les bœufs

Edmond Rostand· 14 quatrains, alexandrins, 56 vers

C'est l'heure où la nuit pose,‖ en montant vers les cieux,Son pied sur chaque mont‖ comme sur une marche ;Et, déchirant le soir‖ du cri de ses essieux,Un char de foin a l'air‖ d'une meule qui marche.

Deux bœufs trament ce char,‖ et, de leur front têtu,Ils poussent en avant,‖ les cornes abaissées ;Chacun d'un tablier‖ de toile est revêtu,Qu'on voit en bas frangé‖ de ficelles tressées.

Cette frange descend‖ sur leurs genoux noiraudsPour éloigner, pendant‖ les chaudes matinéesOù des bourdonnements‖ s'échappent des sureaux,Le harcèlement bleu‖ des mouches obstinées.

Ils avancent, coiffés‖ de peaux d'agneaux, les bœufs,Flanquant des coups de queue‖ à leur croupe écailleuse,Et sans paraître voir‖ le tournant trop bourbeux,Ni qu'après le tournant‖ la côte est rocailleuse.

Lorsque le char s'enfonce‖ et qu'il faut l'arracher,Dans le marbre gluant‖ des naseaux noirs et roses,Ils soufflent un instant,‖ puis, sans daigner broncher,Ils partent à nouveau,‖ les paupières mi-closes.

Et tandis qu'ils sont là‖ peinant, poussant plus fort,Les bœufs mystérieux,‖ énormes et timides,Comme s'ils demeuraient‖ étrangers à l'effort,Gardent, sous leurs cils durs,‖ toujours, leurs yeux humides.

Un attendrissement‖ semble être en eux montéQue ne peut plus troubler‖ la présente détresse ;Et, les voyant souffrir‖ avec cette bonté,J'ai compris quelle était‖ leur profonde sagesse.

Ils ne s'étonnent plus,‖ les paisibles bœufs roux,Car ils ont longuement‖ réfléchi sur les choses ;Et ce sont devenus‖ des philosophes doux,Patients rumineurs‖ des effets et des causes.

Ils ne s'étonnent plus,‖ ils ne s'indignent plus,Sachant qu'on perd son temps‖ en révoltes superbes,Quand la route implacable‖ ouvre ses deux talus,Et qu'il vaut mieux songer‖ en remâchant des herbes !

Ils savent qu'à leur sort‖ ils ne changeraient rien,Mais que chaque moment‖ des plus ingrates viesPeut posséder le rêve,‖ insaisissable bien,Secrète liberté‖ des races asservies !

Qu'importent l'aiguillon‖ cruel, le taon haineux,L'accouplement au joug,‖ les cornes qu'on attache !Ils ne souffrent de rien,‖ ne vivant plus qu'en eux,Et machinalement‖ accomplissant leur tâche.

Qu'importe la charrue‖ et d'avoir entenduLe cri que le bouvier‖ pousse à la capvirade !…Chacun, posant sans bruit‖ son large pied fendu,Rêve, et sent près de lui‖ rêver son camarade.

Ils vont, sans s'occuper‖ des coups ni des faux pas,Trouvant que pour rêver,‖ déjà, la vie est brève.Et que, si grands qu'ils soient,‖ des maux ne valent pasDe détourner le sage,‖ un moment, de son rêve !

C'est pourquoi, quand, la ronce‖ accrochant les moyeux,L'ornière sous la roue‖ hostilement se creuse,Au plus fort de la lutte‖ ils gardent dans leurs yeuxCette belle douceur‖ de la pensée heureuse.

1889.

Versification

Forme
14 quatrains (quatrains)
Rimes
14(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
14 quatrains
Mots à la rime
a cieux / essieux masculine, classiqueb marche féminine, classiquea têtu / revêtu masculine, classiqueb abaissées / tressées féminine, classiquea noirauds / sureaux masculine, classiqueb matinées / obstinées féminine, classiquea bœufs / bourbeux masculine, classiqueb écailleuse / rocailleuse féminine, classiquea l'arracher / broncher masculine, classiqueb roses / mi-closes féminine, classiquea fort / l'effort masculine, classiqueb timides / humides féminine, classiquea monté / bonté masculine, classiqueb détresse / sagesse féminine, classiquea roux / doux masculine, classiqueb choses / causes féminine, classiquea plus / talus masculine, classiqueb superbes / herbes féminine, classiquea rien / bien masculine, classiqueb vies / asservies féminine, classiquea haineux / eux masculine, classiqueb attache / tâche féminine, classiquea entendu / fendu masculine, classiqueb capvirade / camarade féminine, classiquea pas masculine, classiqueb brève / rêve féminine, classiquea moyeux / yeux masculine, classiqueb creuse / heureuse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources