Les Musardises, 1893· I La chambre d’étudiant
XVI. Les tziganes
Un ordre fut donné‖ par le chef à mi-voix,Et des bruits d'instruments‖ dans l'ombre s'entendirent.Le silence se fit.‖ Et, sur leurs clés de bois,Harmonieusement‖ les cordes se tendirent.
Ce ne furent d'abord,‖ sous les arbres touffus,Que des fragments épars‖ d'harmonie essayée,— Par de vagues accords,‖ des préludes confus,L'âme des violons‖ voulant être éveillée.
Incertains un moment‖ gémirent les altos,Puis de leur gravité‖ sonore ils s'assurèrent,Et les Tziganes noirs,‖ drapés dans leurs manteaux,Brusquement, pour jouer,‖ en cercle se levèrent.
Alors le chef, les yeux‖ perdus, improvisant,Attaqua la mesure‖ avec un geste large,Et, du son merveilleux‖ lui-même se grisant,Il partit, endiablé,‖ comme dans une charge.
L'orchestre répandit‖ un long bruit de sanglots ;Et du même côté,‖ tous, la tête penchée,Ils envoyaient l'archet,‖ pâles, les yeux mi-clos,Ivres de l'harmonie‖ en ondes épanchée.
Ils jouaient, balançant‖ lentement leurs grands corps,Et toujours un sourire‖ énigmatique aux lèvres.Et par moments c'étaient‖ d'étranges désaccords,Ou, sous les doigts pinceurs,‖ des pizzicati mièvres.
Agacés quelquefois‖ par les archets frôleurs,Les instruments avaient‖ des plaintes fantastiques,Comme le vent nocturne‖ ou les dogues hurleursMontant lugubrement‖ leurs gammes chromatiques.
Tantôt sous un baiser‖ de lune on croyait voirQuelque apparition‖ vague en une clairière,Tantôt des cavaliers‖ passer sous un ciel noirQuand le rythme prenait‖ une fureur guerrière.
Et c'étaient, tout d'un coup,‖ d'immenses désespoirs,Plaintes de trahison,‖ mortes chères pleurées ;Et puis, des souvenirs‖ attendris de beaux soirs…Et les cordes n'étaient‖ plus qu'à peine effleurées.
Le violon du chef‖ chantait éperdument.Quel étrange génie‖ avait donc ce grand diable ?Il passa tout d'un coup‖ du sauvage au charmant :Et ce fut une valse,‖ alors, inoubliable !
Son archet, appuyé‖ dans toute sa longueur,Faisait monter un son‖ d'une pureté grave,Qui vous envahissait‖ de trouble et de langueur,Et qui se prolongeait,‖ agonisant, suave !
Vous roulant, vous berçant,‖ avec quelles lenteursOndulait et mourait‖ la vague mélodique !Et plus que la nuit chaude,‖ et plus que les senteurs,Elle prenait les sens,‖ cette rare musique !
J'écoutais, subissant‖ comme un charme pervers.Parfois, il me semblait‖ que ces archets magiquesJouaient, ayant quitté‖ leurs cordes, sur mes nerfs…Et c'étaient de beaux cris‖ d'amour, longs et tragiques !
Car d'abord le chef seul‖ avait improvisé.Chaque musicien‖ suivait, comme un élève,Accompagnant le chant…‖ Mais voilà que, grisé,Chacun était parti‖ maintenant dans son rêve !
Dans son rêve, les yeux‖ fermés, chacun marchait.Ce n'étaient plus du tout‖ de simples airs de danses,Car le cœur de chacun‖ saignait sous son archet,Et tous ces violons‖ chantaient des confidences !
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a mi-voix / bois masculine, classiqueb s'entendirent / tendirent féminine, classiquea touffus / confus masculine, classiqueb essayée / éveillée féminine, classiquea altos / manteaux masculine, classiqueb s'assurèrent / levèrent féminine, classiquea improvisant / grisant masculine, classiqueb large / charge féminine, classiquea sanglots / mi-clos masculine, classiqueb penchée / épanchée féminine, classiquea corps / désaccords masculine, classiqueb lèvres / mièvres féminine, classiquea frôleurs / hurleurs masculine, classiqueb fantastiques / chromatiques féminine, classiquea voir / noir masculine, classiqueb clairière / guerrière féminine, classiquea désespoirs / soirs masculine, classiqueb pleurées / effleurées féminine, classiquea éperdument / charmant masculine, classiqueb diable / inoubliable féminine, classiquea longueur / langueur masculine, classiqueb grave / suave féminine, classiquea lenteurs / senteurs masculine, classiqueb mélodique / musique féminine, classiquea pervers / nerfs masculine, classiqueb magiques / tragiques féminine, classiquea improvisé / grisé masculine, classiqueb élève / rêve féminine, classiquea marchait / archet masculine, classiqueb danses / confidences féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources