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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées

IX. Ombres et fumées

Edmond Rostand· 34 quatrains, octosyllabes, 136 vers

J'aime les ombres, les fumées,Ces fugacités et ces riens,Ces formes vaguement formées,Ces tremblements aériens.

Je t'aime, toi qui ne te posesJamais, Fumée, ô sœur du Vent,Et je vous aime, Ombre des choses,Plus que les choses bien souvent !

Je vous aime, parce que, vaines,Vous me convenez, à moi, vain,Et parce que, les incertaines,Vous me charmez, moi, l'incertain !

Oui, j'aime toutes les fumées,Celles qui traînent sur les champs,Celles qui sortent des ramées,Celles aux panaches penchants,

Les larges dont les hanches rondesSe roulent dans l'azur profond,Celles qui sont des boucles blondesQui de plus en plus se défont,

Ou des vrilles que l'air allonge,Fins copeaux roulants et fuyardsDe quelque menuisier de songeQui raboterait des brouillards ;

J'aime celles qui sont, il semble,— Leurs flocons ensemble étant prisEt montant ainsi pris ensemble, —Des grappes de gros raisins gris ;

Celles dont le duvet tressailleSur les chaumes, piquant au boutDe ces obscurs chapeaux de pailleDes aigrettes de marabout ;

Celles qui, tôt disséminées,Par petits bonds légers s'en vontDu chalumeau des cheminées,Comme des bulles de savon ;

Les droites et les zigzagantes,Et celles qui font sur les cieuxDes fioritures élégantes,Des paraphes prétentieux ;

J'aime celles dont les spiralesSemblent monter d'un encensoir ;J'aime les roses, matinales,J'aime les bleuâtres, du soir ;

Et celles que j'aime entre toutes,Sont les pâles, les faibles, lesPas encor tout à fait dissoutes,Mais presque, aux lointains violets ;

Celles aux graciles volutesQui, dans les vallons assombris,Dénoncent à peine les huttesEt les éphémères abris ;

Celles qu'un jeu de brise courbe,Courbe et redresse tour à tour,Sur les moribonds feux de tourbeAbandonnés par le pastour,

Et dont les timides guirlandesS'effacent à nos yeux ravis,Et défaillent au loin des landesSur un horizon de lavis…

Et j'aime aussi toutes les ombres,Et tous leurs caprices chinois,Géantes, naines, pâles, sombres,Selon l'heure et selon le mois ;

Les belles ombres magistralesQui rampent solennellement ;Les ombres caricaturalesA l'hoffmannesque mouvement ;

Les ombres surtout, je l'avoue,Qui par des pinceaux très subtilsSemblent faites : sur une joue,Cette fameuse ombre des cils ;

Cette ombre que, minutieuse,Sur le bas du roc cinabrinOu sur le pied roux de l'yeuse,Projette l'herbe, brin par brin ;

Sur le ruisseau, l'ombre d'un sauleSuperposée à son reflet ;Au fond du ruisseau, l'ombre drôleD'un têtard vif sur le galet ;

Une ombre de fils d'araignéeDans laquelle un insecte mort,Balançant sa panse saignée,Met une petite ombre encor ;

Votre ombre au rideau de l'auberge,Moustaches du chat accroupi ;L'ombre d'un cheveu de la Vierge ;L'ombre d'une barbe d'épi ;

Et dans le lys, cadran solaireA qui Mab dit : « Quelle heure est-il ? »En bâillant sous un capillaire,L'ombre tournante du pistil !

Mais les ombres que je préfère,Sont celles, naturellement,Qu'un fugitif objet vient faire,Les chères ombres d'un moment.

Et c'est l'ombre de ce qui voleQui me séduit le plus, étantLa plus vaine et la plus frivole,Par son symbole inquiétant.

J'aime les ombres minusculesQui dansent sous les papillons,Qui dansent sous les libellules,Sur l'eau, les herbes, les sillons ;

J'aime l'ombre que l'alouetteLaisse par terre en s'élevant,Et la rapide silhouette,Sur les toits, de l'engoulevent ;

L'ombre d'un bond de sauterelle,L'ombre, sous un zéphyr souffleur,De la plume abandonnant l'aile,Du pétale quittant la fleur ;

Toute ombre vite évanouie,Toute ombre qu'on perd brusquement :Sur les lèvres de mon amieL'ombre d'un attendrissement,

Dans toutes les ombres des branchesToutes les ombres d'oiselets,Celles, sur les poussières blanches,De votre vol, duvets follets,

Et, sur la frissonnante pageOù j'écris ces vers, au jardin,L'ombre que jette le passageDe quelque moucheron soudain !

Oui, lorsque à mon accoutuméeJe laisse aller jouer mes yeux,C'est avec l'ombre et la fuméeQu'ils s'amusent toujours le mieux ;

Et parmi les ombres sans nombreAu jeu desquelles je me plus,La plus philosophique, l'ombreLa plus ombre, et, partant, la plus

Vraiment de mes regards aimée,Ce fut, — ô deux riens s'assemblant ! —Ce fut l'ombre d'une fuméeBleuissante sur un mur blanc !

1893.

Versification

Forme
34 quatrains (quatrains)
Rimes
34(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
34 quatrains
Mots à la rime
a fumées / formées féminine, classiqueb riens / aériens masculine, classiquea poses / choses féminine, classiqueb Vent / souvent masculine, classiquea vaines / incertaines féminine, classiqueb vain / l'incertain masculine, classiquea fumées / ramées féminine, classiqueb champs / penchants masculine, classiquea rondes / blondes féminine, classiqueb profond / défont masculine, classiquea allonge / songe féminine, classiqueb fuyards / brouillards masculine, classiquea semble / ensemble féminine, classiqueb pris / gris masculine, classiquea tressaille / paille féminine, classiqueb bout / marabout masculine, classiquea disséminées / cheminées féminine, classiqueb vont / savon masculine, non classiquea zigzagantes / élégantes féminine, classiqueb cieux / prétentieux masculine, classiquea spirales / matinales féminine, classiqueb encensoir / soir masculine, classiquea toutes / dissoutes féminine, classiqueb les / violets masculine, classiquea volutes / huttes féminine, classiqueb assombris / abris masculine, classiquea courbe / tourbe féminine, classiqueb tour / pastour masculine, classiquea guirlandes / landes féminine, classiqueb ravis / lavis masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb chinois / mois masculine, classiquea magistrales / caricaturales féminine, classiqueb solennellement / mouvement masculine, classiquea l'avoue / joue féminine, classiqueb subtils / cils masculine, classiquea minutieuse / l'yeuse féminine, classiqueb cinabrin / brin masculine, classiquea saule / drôle féminine, classiqueb reflet / galet masculine, classiquea d'araignée / saignée féminine, classiqueb mort / encor masculine, non classiquea l'auberge / Vierge féminine, classiqueb accroupi / d'épi masculine, classiquea solaire / capillaire féminine, classiqueb est-il / pistil masculine, classiquea préfère / faire féminine, classiqueb naturellement / moment masculine, classiquea vole / frivole féminine, classiqueb étant / inquiétant masculine, classiquea minuscules / libellules féminine, classiqueb papillons / sillons masculine, classiquea l'alouette / silhouette féminine, classiqueb s'élevant / l'engoulevent masculine, classiquea sauterelle / l'aile féminine, classiqueb souffleur / fleur masculine, classiquea évanouie / amie féminine, classiqueb brusquement / attendrissement masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb d'oiselets / follets masculine, classiquea page / passage féminine, classiqueb jardin / soudain masculine, classiquea accoutumée / fumée féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb plus masculine, classiquea aimée / fumée féminine, classiqueb s'assemblant / blanc masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources