Les Mois, 1779· Les mois d’hyver
Février
ONZE fois, d’une mer‖ couverte de naufrages,Ma nef à pleine voile‖ à trompé les orages :L’avoûrai-je pourtant ?‖ Interdit et troublé,Souvent près des écueils‖ mon courage a tremblé.Je sens même, en dépit‖ de l’espoir que j’embrasse,Qu’aujourd’hui mon vaisseau‖ reviendroit sur sa trace,Si le port, d’où long-temps‖ m’ont écarté les dieux,Au bout de l’horizon‖ ne s’offroit à mes yeux.Là, je crois voir la gloire‖ assise sur la rive,Oui, c’est elle : ô triomphe !‖ Elle attend que j’arrive.Taisez-vous, aquilons ;‖ heureux zéphyrs, soufflez,Et conduisez au port‖ mes pavillons enflés.
LE sceptre de l’hyver‖ pèse encor sur la terre :Et l’enfant des hameaux‖ frileux et solitaire,Près d’un feu pétillant‖ dans sa cabane assis,Voit les fleuves, les lacs‖ et les étangs durcis,La nège en tapis blancs‖ sur les monts étendue,Et la glace en cristal‖ aux arbres suspendue.D’un œil impatient‖ interrogeant les cieux,
IL appelle du sud‖ le retour pluvieux :Vent propice, dit-il,‖ viens, et que ton haleinePénètre les glaçons‖ entassés sur la plaine :Qu’ils s’écoulent : le bœuf,‖ pressé de l’éguillon,Ouvrira dans les champs‖ un facile sillon. »Il dit : l’autan s’éveille,‖ et d’abord en silence,Du rivage africain‖ vers l’Europe s’élance ;Bientôt, tempêtueux,‖ il gronde : et devant lui,Dans les antres du nord‖ l’aquilon s’est enfui.Son rival triomphant‖ règne seul en sa place ;Il détend par dégrés‖ les chaînes de la glace.La nège, sur les rocs‖ élevée en monceaux,Distille goutte à goutte,‖ et fuit à longs ruisseaux,Ils courent à travers‖ les terres éboulées,Et creusant des ravins,‖ inondant les vallées,Retracent à nos yeux‖ un globe submergé,Qui de profondes mers‖ sort enfin dégagé,Et dont les monts naissans,‖ élancés dans les nues,Sèchent l’humidité‖ de leurs têtes chenues ;Cependant qu’à leurs piés‖ les flots encor erransS’étendent en marais,‖ ou roulent en torrens.
MAIS déjà ce tribut‖ qu’ont payé les montagnes,Après avoir franchi‖ les immenses campagnes,Se répand sur la rive,‖ où les fleuves plaintifsMugissent sourdement‖ sous la glace captifs,Et crevassant leurs bords‖ pour s’ouvrir une route,Par cent détours secrets‖ se glisse sous leur voûte.Le fleuve, accru soudain‖ par ce nouveau secours,Frémit, impatient‖ de reprendre son cours ;Dans son lit, en grondant,‖ il s’agite, il se dresse ;Il bat de tous ses flots‖ la voûte qui l’oppresse ;Elle résiste encor.‖ Sur son dos triomphantLe fleuve la soulève ;‖ elle éclate et se fend.Un effroyable bruit‖ court le long du rivage ;L’air en gémit ; et l’homme,‖ averti du ravage,Sort des hameaux voisins,‖ et muet de terreur,Va repaître ses yeux‖ d’une scène d’horreur.Il voit en mille éclats‖ les barques fracassées,Leurs richesses au loin‖ sans ordre dispersées ;Les bords en sont couverts.‖ Le vainqueur cependantPoursuit, enflé d’orgueil,‖ son cours indépendant ;Et pareil au héros,‖ qui, promenant sa gloire,Traînoit les rois vaincus‖ à son char de victoire,Lent et majestueux‖ il s’avance, escortéDes glaçons, qui n’a guère‖ enchaînoient sa fierté.Quand un pont tout-à-coup‖ le traverse et l’arrête.Par l’obstacle irrité,‖ l’humide roi s’apprêteÀ livrer un assaut‖ qui venge son affront.Il rassemble ses flots,‖ les entasse ; et plus promptQue le feu de l’éclair‖ allumé par l’orage,Pousse leur vaste amas‖ vers le pont qui l’outrage,S’arme d’épais glaçons‖ tranchans, amoncelés,Et frappant sans relâche‖ à grands coups redoublés,Dans ses larges appuis‖ ébranle l’édifice,Qu’a voûté sur les flots‖ un magique artifice.
FUIS, pars, éloigne-toi ;‖ fuis, mortel imprudent,De ce toît ruineux‖ sur les ondes pendant ;Laisse-là tes trésors,‖ vain poids qui t’embarrasse ;Sauve-toi, sauve un fils,‖ seul espoir de ta race ;Eh ? Ne sens-tu donc pas‖ tes lambris chanceler ?Fuis, dis-je, éloigne-toi ;‖ le pont va s’écrouler.Il s’écroule ; et les cris‖ des femmes écrasées,Et le long craquement‖ des arcades brisées,Et le bruyant fracas‖ des glaçons en fureurÀ la foule égarée‖ impriment la terreur.
AH ! Détournons les yeux‖ de ces tableaux sinistres.Mais hélas ! De la mort‖ contagieux ministres,Les autans, enfermés‖ dans un nuage obscur,Sur la terre aujourd’hui‖ soufflent un air impur ;Et nous avons encor‖ des larmes à répandre.Ce long froid, qui du moins‖ tous les ans vient suspendreLes douleurs des mortels‖ menacés du tombeau,Ce froid, qui de leurs jours‖ ranimoit le flambeau,Ne prêtant plus sa force‖ à leur santé mourante,Ils tombent engloutis‖ dans la nuit dévorante,Dans la nuit qui confond‖ les pâtres et les rois :C’est le règne du deuil ;‖ et par-tout à la fois,Sous les yeux du soleil,‖ dans le sein des ténèbres,La voix de la douleur‖ s’exhale en cris funèbres.
AU douzième des mois,‖ ainsi se lamentoitLe peuple, qu’en son sein‖ Rome antique portoit.Des sépulchres muets‖ perçant la noire enceinte,Et d’un ami, d’un père‖ évoquant l’ombre sainte,Ce peuple, enveloppé‖ de sombres vêtemens,Trois fois se promenoit‖ au fond des monumens,Y brûloit de Saba‖ les parfums salutaires,Et couronnoit enfin‖ ces lugubres mistèresPar des libations‖ d’un vin religieuxSur l’urne, où reposoient‖ les restes précieux.
CE respect pour les morts,‖ fruits d’une erreur grossière,Touchoit peu, je le sais,‖ une froide poussière,Qui tôt ou tard s’envole‖ éparse au gré des vents,Et qui n’a plus enfin‖ de nom chez les vivans :Mais ces tristes honneurs,‖ ces funèbres hommagesRamenoient les regards‖ sur de chères images ;Le cœur près des tombeaux‖ tressailloit ranimé,Et l’on aimoit encor‖ ce qu’on avoit aimé.Je l’éprouve moi-même :‖ oui, cent fois, à la vueDes voiles de la mort,‖ d’une tombe imprévue,L’image de ma mère‖ enlevée en sa fleur,M’a frappé, m’a rempli‖ d’une sainte douleur :J’ai cru voir sa vertu,‖ sa jeunesse, ses charmes,Et ce doux souvenir‖ a fait couler mes larmes.
ASTRE des nuits ! Je veux‖ à ton pâle flambeau,Oui, je veux m’avancer‖ vers ce sacré tombeau :Guide moi… vain espoir‖ que mon cœur se propose !Hélas ! Trop loin de moi‖ cette cendre repose.Ma mère ! Oh ! Si mon œil‖ revoit le bord chéri,Où ton sein me conçut,‖ où ton lait m’a nourri,Où tes soins aux vertus‖ formèrent mon jeune âge,Je voue à ton sépulchre‖ un saint pélerinage ;J’irai te faire ouïr‖ le cri de mes douleurs,Et courbé sur ta tombe,‖ y répandre des pleurs.
VOUS cependant, mortels,‖ vous que j’ai fait descendreAux lieux, où la mort règne‖ assise sur la cendre,Pardonnez, si mes vers‖ obscurcis trop long-temsOnt fatigué vos yeux‖ de tableaux attristans.Malgré moi j’ai suivi‖ ce sombre moraliste,Ce chantre de la nuit,‖ qui, grossissant la listeDes poisons, quelquefois‖ mêlés parmi les fleurs,Se refuse aux plaisirs,‖ et n’a de goût qu’aux pleurs,Tais-toi, farouche Young ;‖ ta sublime folieRemplit d’un fiel amer‖ la coupe de la vie.Eh ! Qu’apprend aux humains‖ ta lamentable voix ?Que de la mort un jour‖ il faut subir les loix ?Mais cette vérité,‖ sans toi, tout me l’enseigne :Tout me dit que la mort‖ rallie à son enseigneLa foule des humains,‖ à la vie arrachés.N’ai-je pas vu les rois‖ dans la poudre couchés ?Qui ne fait pas leur gloire‖ au tombeau descendue,Et de mille cités‖ la splendeur confondue !Babylone, Ecbatane,‖ Ilion est détruit ;Et l’orient désert‖ n’en garde que le bruit.
MAIS ce qu’on cèle à l’homme‖ et ce qu’il doit connoître,C’est qu’il faut se résoudre‖ à voir finir son être,Sans chercher, dans la nuit‖ d’un douteux avenir,Un glaive impitoyable‖ affamé de punir ;Sans refuser son cœur‖ à la douce allégresse,Sans craindre des plaisirs‖ la consolante ivresse ;Comme on attend la fin‖ d’un jour pur et vermeil,Pour tomber doucement‖ dans les bras du sommeil.Quoi ! Parce que la nuit‖ finira la journée,J’irai, traînant par-tout‖ une ame consternée,Détourner mes regards‖ de la clarté des cieux,Je croirai les plaisirs‖ défendus par les dieux,Et follement épris‖ des vertus d’un faux sage,Je n’oserai cueillir‖ des fleurs sur mon passage !Non, non : tels ne sont point‖ les conseils, les leçons,Que donne la sagesse‖ à ses vrais nourrissons :Sa voix, sa douce voix‖ aux plaisirs les convie.Entendez-la crier :‖ « Mortels, goûtez la vie :» Hâtez-vous, saisissez‖ le jour qui vous a lui ;» Et demain au tombeau,‖ jouissez aujourd’hui. »
MAIS, dieux ! Autour de moi,‖ quelle clameur sauvageM’accuse de flatter‖ le honteux esclavageDes viles passions,‖ des criminels desirs ?Vous me calomniez,‖ ennemis des plaisirs.Qu’ai-je fait ? M’a-t-on vu,‖ brisant toute barrière,Du crime devant l’homme‖ élargir la carrière ?Ai-je rompu la digue‖ et des mœurs et des loix ?Mon luth, fidèle écho‖ du plus sage des rois,Condamne tout excès ;‖ tout excès est folie.Par la main des plaisirs‖ aux vertus je vous lie ;J’endors vos noirs chagrins,‖ je charme vos douleurs,Et vous mène au tombeau‖ par un sentier de fleurs.Osez donc aujourd’hui,‖ moins sombres, moins sauvages,Me suivre ; et de la mort‖ oubliant les ravages,Promenez vos regards‖ sur de rians tableaux.
VOYEZ sortir Vénus‖ de l’empire des flots ;Voyez-la qui s’assied‖ sur sa conque azurée :Des citoyens de l’onde‖ elle vogue entourée,Les pénètre d’amour‖ et sourit à leurs jeux.Déjà sont repeuplés‖ les gouffres orageux ;Et Vénus, sur un char‖ dans les airs emportée,Pour essuyer les pleurs‖ de la terre attristée,Va par-tout de l’hyver‖ égayer les loisirs,Et donne en souriant‖ le signal des plaisirs.Elle vole : un jour pur‖ se répand autour d’elle.Des filles du printems‖ avant-coureur fidèle,Le diligent Crocus‖ lève son front doré ;Tandis qu’au fond des bois,‖ sur un pin retiré,Le coq de la bruyère,‖ étalant son plumage,Offre à Vénus les cris‖ de son rauque ramage.
LE char céleste arrive‖ aux portes des cités.Vénus parle, à sa voix‖ les jeux ressuscités,Se ralliant en foule‖ autour de l’immortelle :« Soutiens de mon empire,‖ écoutez-moi, dit-elle ;» La gloire de Vénus‖ repose entre vos mains.» Allez du triste hyver‖ consoler les humains,» Et leur fait oublier‖ les torts de la nature.» Emportez avec vous‖ ma riante ceinture ;» De ce tissu divin,‖ faites sortir pour eux» Les soins, le doux parler,‖ les desirs amoureux,» Les refus agaçans‖ et le tendre mystère,» Qui me livre en secret‖ le cœur le plus austère. »
ELLE dit : et les jeux,‖ ministres empressés,Loin d’elle au même instant‖ voltigent dispersés.Ils ouvrent en tous lieux‖ la scène des orgies.À l’éclat des cristaux,‖ au jour de cent bougies,La muse des concerts,‖ variant ses accords,Fait soupirer la flûtte‖ et retentir les cors.Son magique pouvoir‖ tour-à-tour me promèneDans les gouffres brûlans‖ du ténébreux domaine,Aux bosquets d’Idalie‖ et dans la paix des cieux.Je la suis sur les mers :‖ les vents séditieux,Par elle déchaînés,‖ mugissent sur ma tête.Le tonnerre a grondé ;‖ je pâlis : la tempêteRetombe, l’air s’épure ;‖ et la plaine des flotsRépond de toutes parts‖ aux chants des matelots.
LA nuit à nos plaisirs‖ vient ajouter encore.Au sortir des festins,‖ l’agile TherpsicoreJusqu’au réveil du jour‖ assemble ses amans :Les uns, rayonnans d’or,‖ chargés de diamans,Dans le palais des rois‖ ennoblissent la danse,Que promène à pas lents‖ une grave cadence.Les autres, invités‖ à des plaisirs plus vrais,Déguisant et leur taille‖ et leurs voix et leurs traits ;Courent sous les drapeaux‖ du dieu de la folie,Et sèment autour d’eux‖ la piquante saillie.Le folâtre enjoûment,‖ fils de la liberté,Y circule sans cesse‖ autour de la beauté ;Par des récits malins‖ la poursuit, l’embarrasse,Lui peint de ses amans‖ la secrète disgrace,Lui vante son adresse‖ à tromper un jaloux,Et Lycidas heureux‖ du malheur d’un époux :Scène tumultueuse,‖ où, libre enfin de crainte,L’amour, ailleurs captif,‖ soupire sans contrainte ;Mais où ce même amour,‖ trop de fois outragé,Se plaint amérement‖ de noirs soucis rongé.Là, j’ai vu ma Sylvie,‖ à moi seul étrangère,Autour d’elle assembler‖ la foule passagère,S’enyvrer de l’encens‖ d’un peuple adorateur,Complaisamment sourire‖ à leur discours flatteur,D’un silence cruel‖ insulter à ma flamme,Et se faire un bonheur‖ des tourmens de mon ame.
OH ! Qu’il vaut mieux aux champs‖ consumer son loisir !C’est-là que nul souci‖ n’attriste le plaisir ;Pur comme les bergers,‖ il anime la danse,Néglige la mesure,‖ et confond la cadence :Il est dans tous les cœurs,‖ il vit dans tous les yeux.L’écho s’éveille au bruit‖ de mille cris joyeux,Des trompes, des tambours,‖ des chalumeaux rustiques.Polémon De Bacchus‖ entonne les cantiques,Tandis qu’à ses côtés‖ les bergères en chœurChantent le jeune dieu‖ qui commande à leur cœur.Destin que j’aimerois !‖ Destin digne d’envie !Il n’est point au hameau‖ de coquette Sylvie ;On n’y sait point cacher‖ un tendre sentiment :Zénis aime, et Zénis‖ l’avoue ingénûment.Elle exige, il est vrai,‖ que le dieu d’Hymenée,Au destin de Myras‖ liant sa destinée,Permette à sa vertu‖ les amoureux desirs.Eh bien, couple sacré !‖ De tes chastes plaisirsL’aurore naît enfin ;‖ ton bonheur se prépare.Par-tout de myrthes verds‖ le dieu d’Hymen se pare ;Par-tout brillent déjà‖ ses flambeaux allumés ;Ses temples sont ouverts,‖ ses autels parfumés,Et pour toi dans les cieux‖ un beau jour se déploie.
AGITÉE à la fois‖ et de crainte et de joie,Zénis prend des hameaux‖ les atours innocens,Inutile parure‖ à ses appas naissans ;Et quittant, l’œil en pleurs,‖ la maison paternelle,S’avance vers le temple‖ en pompe solemnelle.Le myrthe orne son front,‖ ce front plein de candeur,Qui n’a point à rougir‖ aux yeux de la pudeur.Sa mère à ses côtés‖ pleure et sourit ensemble ;Et les jeunes bergers,‖ que la fête rassemble,Doucement attendris‖ à ce tableau touchant,Soupirent à leur tour‖ et suspendent leur chant.Sous les portes du temple,‖ où la foule se presse,Où l’amant a déjà‖ devancé sa maîtresse,Paroît Zénis ; son cœur,‖ plein d’un trouble secret,À la virginité‖ donne un dernier regret :Alors de nouveaux pleurs‖ ajoutent à ses charmes,Et ses tendres parens‖ se plaisent à ces larmes.
CEPENDANT à l’autel,‖ de flambeaux éclairé,Monte, en habit de lin,‖ le ministre sacré ;À la foule nombreuse‖ il impose silence :On se tait. Les amans,‖ conduits en sa présence,Debout, et tous les deux‖ se tenant par la main,Prononcent un serment‖ qui ne sera pas vain,Le prêtre le reçoit,‖ et les cieux le bénissent.Tandis que leurs destins‖ dans l’Olympe s’unissent,Le pontife, élevant‖ sa main sur les époux :« Ô toi, qui par l’amour‖ te fais sentir à nous,» Qui rapproches par lui‖ les cœurs les plus sauvages,» Et de l’avide mort‖ répares les ravages,» Grand dieu ! Sur cet hymen‖ jette un œil de bonté :» Fais-le participant‖ de ta fécondité.» Que semblable au palmier,‖ qui d’enfans s’environne,» De nombreux rejettons‖ ce couple se couronne,» Que dans ses petits-fils‖ il réfleurisse en paix,» Et meure, plein de jours,‖ sous leur ombrage épais ! »Il dit ; la foule sort :‖ et les chants d’Hyménée,Les danses, les festins‖ égayant la journée ;La timide Zénis,‖ seule au milieu du bruit,Retarde par ses vœux‖ le retour de la nuit.Hélas ! La nuit arrive ;‖ et la chaste DianeD’un jour mystérieux‖ éclaire la cabane,Où la couche sacrée‖ attend les deux époux :Ils se lèvent. Gardez‖ de les suivre, ô vous tous,Qui d’une voix coupable‖ attristez l’innocence !Le vénérable Hymen‖ commande la décence.La cabane est un temple ;‖ et la couche, un autelInterdit aux regards‖ du profane mortel.Vous seule de la foule‖ indiscrète et légère,Vous, mère de Zénis,‖ conduisez la bergère.Elles marchent ensemble‖ au séjour de Myras,Qui leur prête, en tremblant,‖ le secours de son bras.Arrivée à ce toît,‖ la bergère attendrieS’arrête sur le seuil,‖ s’y prosterne, et s’écrie :« Ma mère, donne-moi‖ ta bénédiction. »L’œil humide, et le cœur‖ serré d’émotion,La mère étend sur eux‖ sa main foible et tremblante ;Veut parler, et ne peut‖ d’une voix défaillantePrononcer que ces mots :‖ « adieu, vivez unis. »Elle fuit ; et Myras,‖ sur la main de ZénisImprimant un baiser,‖ versant de douces larmes :« Enfin nous sommes seuls !‖ « il dit ; et les allarmes ;Qui de Zénis encor‖ troubloient le jeune cœur,Se taisent par dégrés ;‖ l’amour en est vainqueur.
L’AMOUR ! Pourquoi faut-il‖ qu’aux cités moins propice,Ce dieu n’y prenne point‖ l’Hymen sous son auspice ;Que le seul intérêt‖ y confonde les rangs ;Que l’or des publicains‖ y marchande les grands,Et sans orner un nom,‖ en avilisse un autre ?Si l’Hymen est coupable,‖ ah ! Son crime est le nôtre.Nos mépris chaque jour‖ flétrissent les époux,Qui, lassés de leur chaîne,‖ abreuvés de dégoûts,Amusent des cités‖ les oreilles oiseuses,Et fatiguent Thémis‖ de clameurs scandaleuses ;Et lorsque nos enfans,‖ qu’unit déjà l’amour,Demandent que l’Hymen‖ les unisse à son tour,Nous repoussons leurs vœux !‖ L’avarice d’un pèreMettra sur un autel‖ leurs destins à l’enchère !Barbares ! Si nos mains‖ les vendent au malheur,Ah ! Permettons du moins‖ la plainte à la douleur.Ou plutôt, si la loi,‖ sagement paternelle,N’opprimoit pas l’Hymen‖ d’une chaîne éternelle,Plus de fiel, plus d’aigreur ;‖ son front pur et sereinNe se noirciroit plus‖ des ombres du chagrin :On oseroit punir‖ le furtif adultère.Ô vous donc, qui devez‖ le bonheur à la terre,Rois et législateurs !‖ Ouvrez enfin les yeux :Assez l’homme a gémi‖ sous un joug odieux ;Que ce joug soit brisé ;‖ qu’une loi plus fécondeInvite les mortels‖ à réparer le monde ;Et que la liberté‖ soit le lien des cœurs :L’amour même à l’Hymen‖ envîra ses douceurs.À la Maudre, d’épis‖ et de bois couronnée,Ainsi mes vers chantoient‖ la marche de l’année,Tandis qu’en son palais,‖ sur le trône des czars,La Minerve du nord‖ inauguroit les arts,Envoyoit son tonnerre‖ aux rives ottamanes,Vengeoit l’antique Grèce‖ et consoloit ses manes :Qu’un neveu de Gustave‖ impatient du frein,Dont la Suède enchaîna‖ le pouvoir souverain,Le brisoit ; mais, soigneux‖ de gouverner en père,Faisoit tout oublier‖ par un règne prospère :Que trois ambitieux,‖ profanant la valeurPar les dieux consacrée‖ à l’appui du malheur,Sans pressentir qu’un jour‖ leur exemple peut-être,Contre eux, chez leurs voisins,‖ souleveroit un maître,Se liguoient, et tenant‖ tout le nord en effroi,Déchiroient la Pologne‖ et dépouilloient un roi :Que Frédéric, contraint‖ de reprendre l’épée,Disputoit à Joseph‖ la Bavière usurpée :Que Boston, pour ses droits‖ justement révolté,Les armes à la main,‖ cherchoit la liberté,Et consternoit ces rois,‖ de qui le sceptre iniqueNe croiroit point regner,‖ s’il n’étoit tyrannique :Que Franklin, des lauriers‖ par Washington cueillis,Associoit la gloire‖ à la gloire des lys :Qu’à la voix de Bourbon,‖ des Hautes Pyrénées,Les forêts descendoient‖ sur les mers étonnées,Menaçoient la Tamise,‖ et lui montroient l’écueil,Où de Londres un jour‖ peut se briser l’orgueil :Que de l’Ibère enfin‖ la pieuse furieFlétrissoit un vieillard,‖ l’honneur de sa patrie ;Et solemnellement‖ replaçoit aux autelsL’Hydre, avide de l’or‖ et du sang des mortels.
ET moi, durant ces jours‖ d’injustice et de guerre,Oubliant tous ces rois,‖ qui désoloient la terre,Heureux, je célébrois‖ l’heureuse paix des champs :Elle avoit tout mon cœur.‖ Les vœux les plus touchansAttendrissoient pour elle‖ et ma voix et ma lyre ;Écho les entendit,‖ écho peut le redire.Ah ! Jusques à la mort‖ puissé-je conserverCet amour d’un bonheur‖ si facile à trouver !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 204((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a naufrages / orages féminine, classiqueb troublé / tremblé masculine, classiquec j’embrasse / trace féminine, classiqued dieux / yeux masculine, classiquee rive / j’arrive féminine, classiquef soufflez / enflés masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb assis / durcis masculine, classiquec étendue / suspendue féminine, classiqued cieux / pluvieux masculine, classiqueb haleine / plaine féminine, classiquec l’éguillon / sillon masculine, classiqued silence / s’élance féminine, classiquee lui / enfui masculine, classiquef place / glace féminine, classiqueg monceaux / ruisseaux masculine, classiqueh éboulées / vallées féminine, classiquei submergé / dégagé masculine, classiquej nues / chenues féminine, classiquek errans / torrens masculine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb plaintifs / captifs masculine, classiquec route / voûte féminine, classiqued secours / cours masculine, classiquee dresse / l’oppresse féminine, classiquef triomphant / fend masculine, classiqueg rivage / ravage féminine, classiqueh terreur / d’horreur masculine, classiquei fracassées / dispersées féminine, classiquej cependant / indépendant masculine, classiquek gloire / victoire féminine, classiquel escorté / fierté masculine, classiquem l’arrête / s’apprête féminine, classiquen affront / prompt masculine, classiqueo l’orage / l’outrage féminine, classiquep amoncelés / redoublés masculine, classiqueq l’édifice / artifice féminine, classiquea imprudent / pendant masculine, classiqueb t’embarrasse / race féminine, classiquec chanceler / s’écrouler masculine, classiqued écrasées / brisées féminine, classiquee fureur / terreur masculine, classiquea sinistres / ministres féminine, classiqueb obscur / impur masculine, classiquec répandre / suspendre féminine, classiqued tombeau / flambeau masculine, classiquee mourante / dévorante féminine, classiquef rois / fois masculine, classiqueg ténèbres / funèbres féminine, classiquea lamentoit / portoit masculine, classiqueb enceinte / sainte féminine, classiquec vêtemens / monumens masculine, classiqued salutaires / mistères féminine, classiquee religieux / précieux masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb vents / vivans masculine, classiquec hommages / images féminine, classiqued ranimé / aimé masculine, classiquee vue / imprévue féminine, classiquef fleur / douleur masculine, classiqueg charmes / larmes féminine, classiquea flambeau / tombeau masculine, classiqueb propose / repose féminine, classiquec chéri / nourri masculine, classiqued âge / pélerinage féminine, classiquee douleurs / pleurs masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb long-tems / attristans masculine, classiquec moraliste / liste féminine, classiqued fleurs / pleurs masculine, classiquee folie / vie féminine, classiquef voix / loix masculine, classiqueg l’enseigne / enseigne féminine, classiqueh arrachés / couchés masculine, classiquei descendue / confondue féminine, classiquej détruit / bruit masculine, classiquea connoître / être féminine, classiqueb avenir / punir masculine, classiquec allégresse / ivresse féminine, classiqued vermeil / sommeil masculine, classiquee journée / consternée féminine, classiquef cieux / dieux masculine, classiqueg sage / passage féminine, classiqueh leçons / nourrissons masculine, classiquei convie / vie féminine, classiquej lui / aujourd’hui masculine, classiquea sauvage / esclavage féminine, classiqueb desirs / plaisirs masculine, classiquec barrière / carrière féminine, classiqued loix / rois masculine, classiquee folie / lie féminine, classiquef douleurs / fleurs masculine, classiqueg sauvages / ravages féminine, classiqueh tableaux / flots masculine, classiqueb azurée / entourée féminine, classiquec jeux / orageux masculine, classiqued emportée / attristée féminine, classiquee loisirs / plaisirs masculine, classiquef d’elle / fidèle féminine, classiqueg doré / retiré masculine, classiqueh plumage / ramage féminine, classiquea cités / ressuscités masculine, classiqueb l’immortelle / dit-elle féminine, classiquec mains / humains masculine, classiqued nature / ceinture féminine, classiquee eux / amoureux masculine, classiquef mystère / austère féminine, classiquea empressés / dispersés masculine, classiqueb orgies / bougies féminine, classiquec accords / cors masculine, classiqued promène / domaine féminine, classiquee cieux / séditieux masculine, classiquef tête / tempête féminine, classiqueg flots / matelots masculine, classiquea encore / Therpsicore féminine, classiqueb amans / diamans masculine, classiquec danse / cadence féminine, classiqued vrais / traits masculine, classiquee folie / saillie féminine, classiquef liberté / beauté masculine, classiqueg l’embarrasse / disgrace féminine, classiqueh jaloux / époux masculine, classiquei crainte / contrainte féminine, classiquej outragé / rongé masculine, classiquek étrangère / passagère féminine, classiquel adorateur / flatteur masculine, classiquem flamme / ame féminine, classiquea loisir / plaisir masculine, classiquec yeux / joyeux masculine, classiqued rustiques / cantiques féminine, classiquee chœur / cœur masculine, classiquef d’envie / Sylvie féminine, classiqueg sentiment / ingénûment masculine, classiqueh d’Hymenée / destinée féminine, classiquej prépare / pare féminine, classiquek allumés / parfumés masculine, classiquel déploie / joie féminine, classiqueb innocens / naissans masculine, classiquec paternelle / solemnelle féminine, classiqued candeur / pudeur masculine, classiquee ensemble / rassemble féminine, classiquef touchant / chant masculine, classiqueg presse / maîtresse féminine, classiqueh secret / regret masculine, classiquea éclairé / sacré masculine, classiqueb silence / présence féminine, classiquec main / vain masculine, classiqued bénissent / s’unissent féminine, classiquee époux / nous masculine, classiqueg bonté / fécondité masculine, classiqueh s’environne / couronne féminine, classiquei paix / épais masculine, classiquej d’Hyménée / journée féminine, classiquek bruit / nuit masculine, classiquel Diane / cabane féminine, classiquem époux / tous masculine, classiquen l’innocence / décence féminine, classiqueo autel / mortel masculine, classiquep légère / bergère féminine, classiqueq Myras / bras masculine, classiquer attendrie / s’écrie féminine, classiques bénédiction / d’émotion masculine, classiquet tremblante / défaillante féminine, classiqueu unis / Zénis masculine, classiquev larmes / allarmes féminine, classiquew cœur / vainqueur masculine, classiquea propice / auspice féminine, classiqueb rangs / grands masculine, classiquec autre / nôtre féminine, classiqued époux / dégoûts masculine, classiquee oiseuses / scandaleuses féminine, classiquef l’amour / tour masculine, classiqueg père / l’enchère féminine, classiqueh malheur / douleur masculine, classiquei paternelle / éternelle féminine, classiquej serein / chagrin masculine, classiquek adultère / terre féminine, classiquel yeux / odieux masculine, classiquem féconde / monde féminine, classiquen cœurs / douceurs masculine, classiqueo couronnée / l’année féminine, classiquep czars / arts masculine, classiqueq ottamanes / manes féminine, classiquer frein / souverain masculine, classiques père / prospère féminine, classiquet valeur / malheur masculine, classiqueu peut-être / maître féminine, classiquev effroi / roi masculine, classiquew l’épée / usurpée féminine, classiquex révolté / liberté masculine, classiquey inique / tyrannique féminine, classiquez cueillis / lys masculine, classiquea Pyrénées / étonnées féminine, classiqueb l’écueil / l’orgueil masculine, classiquec furie / patrie féminine, classiqued autels / mortels masculine, classiquea guerre / terre féminine, classiqueb champs / touchans masculine, classiquec lyre / redire féminine, classiqued conserver / trouver masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
408 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources