Collection complète, 1789
Épître à M. bordes
Toi qu’aux jeux du Parnasse Apollon même guide,Tu daignes exciter une muse timide ;De mes foibles essais jugé trop indulgent,Ton goût à ta bonté celle en m’encourageant.Mais hélas ! je n’ai point, pour tenter la carrière,D’un athlète animé l’assurance guerrière,Et, dès les premiers pas, inquiet et surpris,L’haleine m’abandonne et je renonce au prix.Bordes, daigne juger de toutes mes alarmes,Vois quels sont les combats, et quelles sont les armes,Ces lauriers sont bien doux, sans doute, à remporter ;Mais quelle audace à moi d’oser les disputer !Quoi ! j’irois ; sur le ton de ma lyre critique,Faire la guerre au vice en style académiqueEt prêchant durement de tristes vérités,Révolter contre moi les lecteurs irrités !Plus heureux, si tu veux, encor que téméraire,Quand mes foibles talens trouveroient l’art de plaire,Quand des sifflets publics, par bonheur préservés,Mes vers des gens de goût pourroient être approuvés ;Dis-moi, sur quel sujet s’exercera ma muse ?Tout poëte est menteur, et le métier l’excuse ;Il fait en mots pompeux faire d’un riche un fat,D’un nouveau Mécénas un pilier de l’État.Mais moi, qui connois peu les usages de France,Moi, fier républicain que blesse l’arrogance,Du riche impertinent je dédaigne l’appui,S’il le faut mendier en rampant devant lui ;Et ne sais applaudir qu’à toi, qu’au vrai mérite :La sotte vanité me révolte et m’irrite.Le riche me méprise, et malgré son orgueil,Nous nous voyons souvent à-peu-prés de même œil.Mais quelque haine en moi que le travers inspire,Mon cœur sincère et franc abhorre la satire :Trop découvert peut-être, et jamais criminel,Je dis la vérité sans l’abreuver de fiel.
Ainsi toujours ma plume, implacable ennemieEt de la flatterie et de la calomnie,Ne fait point en ses vers trahir la vérité,Et toujours accordant un tribut mérité,Toujours prête à donner des louanges acquises,Jamais d’un vil Crésus n’encensa les sottises.
O vous, qui dans le sein d’une humble obscuritéNourrissez les vertus avec la pauvreté,Dont les désirs bornés dans la sage indigenceMéprisent sans orgueil une vaine abondance,Restes trop précieux de ces antiques tems,Où des moindres apprêts nos ancêtres contens,Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leur parure,Ne sentoient de besoins que ceux de la nature ;Illustres malheureux, quels lieux habitez-vous ?Dites, quels sont vos noms ? Il me sera trop douxD’exercer mes talens à chanter votre gloire,A vous éterniser au temple de mémoire ;Et quand mes foibles vers n’y pourroient arriver,Ces noms si respectés sauront les conserver.
Mais pourquoi m’occuper d’une vaine chimère :Il n’est plus de sagesse où règne la misère :Sons le poids de la faim le mérite abattuLaisse en un triste cœur éteindre la vertu.Tant de pompeux discours sur l’heureuse indigenceM’ont bien l’air d’être nés du sein de l’abondance :Philosophe commode, on a toujours grand soinDe prêcher des vertus dont on n’a pas besoin.
Bordes, cherchons ailleurs des sujets pour ma muse,De la pitié qu’il fait souvent le pauvre abuse ;Et décorant du nom de sainte charitéLes dons dont on nourrit sa vile oisiveté,Sous l’aspect des vertus que l’infortune opprime,Cache l’amour du vice et le penchant au crime.J’honore le mérite aux rangs les plus abjects ;Mais je trouve à louer peu de pareils sujets.
Non, célébrons plutôt l’innocente industrie,Qui fait multiplier les douceurs de la vie,Et salutaire à tous dans ses utiles soins,Par la route du luxe appaise les besoins.C’est par cet art charmant que sans cesse enrichieOn voit briller au loin ton heureuse patrie.
OUVRAGES précieux, superbes ornemens,On diroit que Minerve, en ses amusemens,Avec l’or et la soie a d’une main savanteFormé de vos desseins la tissure élégante.Turin, Londres en vain, pour vous le disputerPar de jaloux efforts veulent vous imiter ;Vos mélanges charmans, assortis par les graces,Les laissent de bien loin s’épuiser sur vos traces :Le bon goût les dédaigne, et triomphe chez vous ;Et tandis qu’entraînés par leur dépit jaloux,Dans leurs ouvrages froids ils forcent la nature,Votre vivacité, toujours brillante et pure,Donne à ce qu’elle pare un œil plus délicat,Et même à la beauté prête encor de l’éclat.
Ville heureuse, qui fait l’ornement de la France ;Trésor de l’univers, source de l’abondance,Lyon, séjour charmant des enfans de Plutus,Dans tes tranquilles murs tous les arts sont reçus :D’un sage protecteur le goût les y rassemble :Apollon et Plutus, étonnés d’être ensemble,De leurs longs différends ont peine à revenir,Et demandent quel Dieu les a pu réunir.On reconnoît tes soins, Pallu : tu nous ramènesLes siècles renommés et de Tyr et d’Athènes :De mille éclats divers Lyon brille à la fois,Et son peuple opulent semble un peuple de rois.
Toi, digne citoyen de cette ville illustre,Tu peux contribuer à lui donner du lustre,Par tes heureux talens tu peux la décorer,Et c’est lui faire un vol que de plus différer ?
COMMENT oses-tu bien me proposer d’écrire,Toi, que Minerve même avoit pris soin d’instruire.Toi de ses dons divins possesseur négligent,Qui vient parler pour elle encor en l’outrageant.Ah ! si du feu divin qui brille en ton ouvrageUne étincelle au moins eût été mon partage,Ma muse, quelque jour, attendrissant les cœurs,Peut-être sur la scene eût fait couler des pleurs.Mais je te parle en vain ; insensible à mes plaintes,Par de cruels refus tu confirmes mes craintes,Et je vois qu’impuissante à fléchir tes rigueurs,Blanche n’a pas encor épuisé ses malheurs.
FIN.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Collection complète des œuvres, BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, 1789· numérisation www.rousseauonline.ch· Sources