Collection complète, 1789· Pièces en vers.
Épître à M. de l’étang, vicaire de Marcoussy
En dépit du destin jaloux,Cher Abbé, nous irons chez-vous.Dans votre franche politesse,Dans votre gaîté sans rudesse,Parmi vos bois et vos côteauxNous irons chercher le repos ;Nous irons chercher le remède,Au triste ennui qui nous possède,A ces affreux charivaris,A tout ce fracas de Paris.O ville ou règne l’arrogance !Ou les plus grands fripons de FranceRégentent les honnêtes gens,Ou les vertueux indigensSont des objets de raillerie,Ville ou la charlatanerie,Le ton haut, les airs insolens,Écrasent les humbles talens,Et tyrannisent la fortune ;Ville ou l’auteur de RodoguneA rampé devant Chapelain ;Ou d’un petit Magot vilain,L’amour fit le héros des belles ;Ou tous les roquets des ruellesDeviennent des hommes d’État ;Où le jeune et beau MagistratÉtale, avec les airs d’un fat,Sa perruque pour tout mérite ;Où le savant, bas parasite,Chez Aspasie ou chez Phriné,Vend de l’esprit pour un dîné.Paris ! malheureux qui t’habite,Mais plus malheureux mille foisQui t’habite de son pur choix,Et dans un climat plus tranquille,Ne fait point se faire un asyleInabordable aux noirs soucis,Tel qu’à mes yeux est Marcoussis !Marcoussis qui fait tant nous plaire ;Marcoussis dont pourtant j’espèreVous voir partir un beau matin,Sans vous en pendre de chagrin.Accordez donc, mon cher Vicaire,Votre demeure hospitalière,A gens dont le soin le plus douxEst d’aller passer près de vous,Les momens dont ils sont les maîtres :Nous connoissons déjà les êtresDu pays et de la maison ;Nous en chérissons le Patron,Et désirons, s’il est possible,Qu’a tous autres inaccessible,Il destine en notre faveurSon loisir et sa bonne humeur.De plus ; prière des plus vives,D’éloigner tous fâcheux convives,Taciturnes, mauvais plaisans,Ou beaux parleurs, ou médisans.Point de ces gens, que Dieu confonde,De ces sots dont Paris abonde,Et qu’on y nomme beaux-esprits,Vendeurs de fumée à tout prix ;Au riche faquin qui les gâte,Vils flatteurs de qui les empâte,Plus vils détracteurs du bon sensDe qui méprise leur encens.Point de ces fades Petit-Maîtres,Point de ces Houbereaux ChampêtresTout fiers de quelques vains aïeuxPresque aussi méprisables qu’eux.Point de grondeuses pigriéches,Voix aigre, teint noir, et mains sèches ;Toujours syndiquant les appasEt les plaisirs qu’elles n’ont pas ;Dénigrant le prochain par zèle,Se donnant à tous pour modèle ;Médisantes par charité,Et sages par nécessité.Point de Crésus, point de canaillePoint sur-tout de cette racailleQue l’on appelle grands Seigneurs,Fripons sans probité, sans mœurs ;Se raillant du pauvre vulgaireDont la vertu fait la chimère ;Mangeant fiérement notre bien ;Exigeant tout, n’accordant rien,Et dent la fausse politesseRusant, patelinant sans cesse,N’est qu’un piège adroit pour duperLe sot qui s’y laisse attraper.Point de ces fendans Militaires,A l’air rogue, aux mines altières,Fiers de commander des goujats,Traitant chacun du haut en bas,Donnant la loi, tranchant du maître ;Bretailleurs, fanfarons peut-être,Toujours prêts à battre ou tuer,Toujours parlant de leur métier,Et cent fois plus pédans, me semble,Que tous les ergoteurs ensemble.Loin de nous tons ces ennuyeux :Mais si, par un fort plus heureux,Il se rencontre un honnête homme,Qui d’aucun grand ne se renomme,Qui soit aimable comme vous ;Qui sache rire avec les foux,Et raisonner avec le sage ;Qui n’affecte point de langage,Qui ne dise point de bon mot,Qui ne soit pas non plus un sot,Qui soit gai sans chercher à l’être,Qui soit instruit sans le paroître,Qui ne rie que par gâité,Et jamais par malignité ;De mœurs droites sans être austères ;Qui soit simple dans ses manières,Qui veuille vivre pour autruiAfin qu’on vive aussi pour lui ;Qui fache assaisonner la tableD’appétit, d’humeur agréable ;Ne voulant point être admiré,Ne voulant point être ignoré,Tenant son coin comme les autres,Mêlant ses folies aux nôtres ;Raillant sans jamais insulter,Raillé sans jamais s’emporter ;Aimant le plaisir sans crapule,Ennemi du petit scrupule ;Buvant sans risquer sa raison,Point philosophe hors de saison ;En un mot d’un tel caractère,Qu’avec lui nous puissions nous plaire,Qu’avec nous il se plaise aussi.S’il est un homme fait ainsi,Donnez-le nous, je vous supplie,Mettez-le en notre compagnie,Je brûle déjà de le voir,Et de l’aimer, c’est mon devoir ;Mais c’est le vôtre, il faut le dire,Avant que de nous le produire,De le connoître. C’est assez,Montrez-le nous si vous osez.
142 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Collection complète des œuvres, BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, 1789· numérisation www.rousseauonline.ch· Sources