Œuvres complètes, 1659· Dernier recueil de diverses poésies.
Stances
Sur la grossesse de la Serenissime Reine de Pologne et de Suede.
Muse, n’invoque point LucinePour un royal enfantement,Arrache plustost saintementCette plante d’erreur jusques à la racine ;Puis, d’un vol humble et haut qui passe dans les cieux,Va prier à genoux le monarque des dieuxQu’il veuille benir la grossesseDe la plus rare et plus digne princesseQue jamais la nature ait offerte à ses yeux.
Oblige la Reine des anges,Qui, bien que Vierge, est mere aussy,A prendre l’auguste soucyD’une reine soigneuse à chanter ses louanges,Fay que tes vœux ardens soient couronnez des siens,Afin de disposer l’auteur de tous les biensAu but de ta grande requeste,Et de cent fleurs je t’orneray la testeSi du fruit desiré le don tu nous obtiens.
Toute la Pologne souspireAprès ce bonheur sans pareil ;Et, soit-il estoile ou soleil,Ses rayons attendus charmeront cet empire ;Que si ce doux espoir, ce clair gage d’amour,Dont la fin de neuf mois commencera le tour,Est du beau sexe qu’on adore,On le prendra pour une belle aurore,Qui promet aux humains le grand astre du jour.
Qu’il soit donc ou masle ou femelle,Il nous comblera de plaisirs :Louyse est sage en ses desirs,Et nos cœurs en ce point doivent l’estre comme elle.Il est vray, toutesfois, qu’au bien de sa maison,Nous penchons tant soit peu, dans cette aspre saison,Vers l’objet le plus convenable.Si c’est faillir, la faute est pardonnable,Et le siecle guerrier en fait une raison.
Il demande un fils qui du pereAit les heroïques vertus,Un fils qui des sentiers batusTienne la noble route, et sous qui tout prospere ;Un fils qui, de la gloire ardemment amoureux,Ensemble et magnanime et grave et genereux,Du grand Cazimir soit l’image ;Un fils illustre à qui tout fasse hommage,Qui porte un jour le sceptre, et qui le rende heureux.
Ce n’est point icy qu’on heritePar le sang, qui forme une loy ;Pour y pretendre d’estre roy,Il faut l’estre dejà dans son propre merite.Cet honneur souverain, d’où naist le potentat,Ne dore aucune teste en cet habile estatQue l’estat ne l’en juge digne.Son prince l’eust par ce moyen insigne ;L’esperer autrement n’est qu’un vain attentat.
O que j’ayme cette coustume !Que cette libre electionDu joug de la sujettionOste de pesanteur et chasse d’amertume !Que le droit successif fait aux yeux des mortelsQuelquesfois arroser de chevets et d’autelsDans les ennuis qu’il leur apporte !Et que le throsne occupé de la sorteLeur produit de serpents, qu’ils souffrent quoique tels !
Il ne donne pas d’ordinaireUn astre comme en ont les lys,Qui seront bien-tost embellisPar le divin esclat de ce beau luminaire :Les monstres vicieux, les tigres enragez,Les lasches, les obscurs de paresse chargez,Viennent souvent de cette source,Et ceux encor de qui l’avide bourseEngloutit en metal les peuples affligez.
Mais quand, par la juste balance,Avec les equitables pois,Des meilleurs on peut faire un chois,Il est à presumer qu’on trouve l’excellence,Et je tiens pour certain qu’un titre acquis ainsyEst bien plus glorieux et bien plus cher aussyA quiconque en a l’avantageQue s’il l’avoit par le seul heritage,Ou que sans concurrent la chose eust reussy.
Plus une palme est disputéeSur quelque arene que ce soit,Et plus un athlete en reçoitD’honneur et de plaisir en sa force indomptée :A peine a-t’il vaincu ses grands emulateursQu’aussi-tost il en fait autant d’admirateursQui chantent sa propre victoire ;Leur honte mesme en tire de la gloire,Et le triomphe alors ravit les spectateurs.
C’est pourquoy, Muse, je te presseD’employer ton zele enflaméAfin que du ciel reclaméLe maistre soit propice à ma noble maistresse ;Devant ce throsne enceint d’invisibles suppos,N’espargne ni souspirs, ni gestes, ni proposPour voir dans peu Louyse mere,Et que le don qu’avec crainte elle espereD’un secret mouvement asseure son repos.
Jusqu’à l’entiere certitude,Jusqu’à cette agitationQui prouve la conception,Nous vivrons dans la peine et dans l’inquiétude ;La Vistule en suspens courbera les roseaux,Ses muets et non sourds, ses Nimphes, ses oyseaux,Languiront après cette attente ;Mais, si bien-tost leur oreille est contente,Ils l’yront dire en haste à la reine des eaux.
Pour moi, qui fay ma seule envieDe cette heureuse verité,Avec peu de celeritéJ’yray dire ma joye aux dieux de Varsovie,Je feray retentir au grand son de mes versLes monts de ce climat, où le roy des hyversÉtale aujourd’huy sa puissance,Et quand d’un prince on verra la naissance,Je feray resonner tous ceux de l’univers.
Les hordes nombreuses qui roulentAvec leurs foyers et leurs toitsTrembleront à ma forte voixJusqu’où du long Volga les derniers flots s’escoulent ;Le fier usurpateur du sceptre maternelPaslira dans Byzance ainsi qu’un criminelQui prevoit l’heure des supplices :Il le rendra malgré tousses complices,Et j’espere chanter cet acte solennel.
126 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· Sources