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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Seconde partie

Epistre Heroi-comique

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 504 vers

A Monseigneur le Duc d’Orléans, lors que Son Altesse estoit au siege de Gravelines.

Tandis, Gaston, qu’un beau desir de gloireTe porte aux coups, t’anime et te fait boire,Chaud comme braize et parmi cent perilsD’un noir breuvage enclos dans des barilsNon de merrain, mais d’un metal qui tonne,Qui fume, esclaire, siffle, crache et donneAu plus hardy quelque attainte d’effroy,S’il n’a le cœur aussi ferme que toy ;Tandis qu’armé tu fais reduire en cendresLe dur pourpoint des bastions de Flandres,Et que tu vois secouer le jarretA maint soudart comme à quelque gorret,Qui crie au meurtre et se demeine en diable,Quand le tranchant d’un fer impitoyableLe sacrifie à l’honneur d’un festin,Et pour la gueule esgorge son destin ;Bref, cependant que de ta large bourceTu fais couler ainsi que d’une sourceUn long ruisseau de qui les flots dorezCharment la soif des drilles alterez,Ton gros Virgile, ayant au poing le verre,Fait mille vœux au demon de la guerrePour ton salut et ta prosperité,Et jour et nuict s’empifre à ta santé.Ha ! royal Duc, si sur tes riches armesQuelqu’autre Alcine experte aux plus grand charmes,Âvoit redit des mots assez puissansPour te sauver des boulets mugissans ;Si par sa main ton corps à toute espreuveAvoit esté plongé dans quelque fleuveQui l’eust pu rendre invulnerable aux coups,Que mon sommeil en seroit bien plus doux !Mais la terreur de quelque aigre nouvelleTousjours m’agite et me tient en cervelle,El la Gazette. aux ailes de papier,Jamais ne vole autour de mon clapier,Qu’en la voyant je ne me la figureUn triste oiseau de mal-heureuse augure,Qu’un chant fatal je ne craigne d’ouir,Et ne me trouble au lieu de m’esjouir.Vrayement, Achille et toute la cohorteDes vieux guerriers fabriquez de la sorteBien à leur aise entroient dans les estours,Ou d’une place alloient morguer les tours ;Vrayment Cesar, Alexandre et Pompée,Qui se faisoient tout blanc de leur espéeDans les assauts, pour un rempart esmus,En ce temps-cy se verroient bien camus.Je voudrois bien que devant Gravelines,Avec leurs traits, leur dars, leurs javelines,Ces beaux messieurs, en leur peau retournez,Comme nos preux vinssent montrer le nez.Que diroient-ils en oyant cette foudre,De qui l’effort met les villes en poudre ?Sauf ton respect, GASTON, je ne croy pasQue leur valeur, bronchant à chaque pas,N’en fist glisser quelque secrete haleineQui d’un vil trou jaunist l’obscure laine,Ou que du moins un pasle estonnementDessus leur front n’apparust laschement.Quand je relis ce long et fameux siegeOù le faux Grec prit le Troyen au piege ;Quand à mes yeux Tyr vient à repasser,Où tant d’engins l’assaillant fit dresser ;Quand Alexie on me rameine en livre.Et tant d’exploits que la plume a fait vivre,Il m’est advis qu’au prix de nos combatsJe ne voy rien que joustes et qu’esbats,Que jeux d’enfans, chocqs de marionnettesQui chantent clair leurs petites sornettes ;Que l’on me berse, ou qu’après maint rebusOn m’estourdit d’un conte debibus.Tous ces beliers, ces bruyans catapultes,Dont les creneaux redoutoient les insultes,N’estoient que fleurs mis en comparaisonDes fruits mortels de cette aspre saison.Les abricots, les grenades, les prunes,Que maintenant autour des demy-lunesOn sert à Mars, sur sa table de fer,En des bassins apportez de l’enfer,Sont bien d’un goust plus friand à la ParqueQue les morceaux qu’un Vegece remarqueDans les banquets dont on la regalloitLors que la fleche ou le caillou voloit.En ce temps-là, ces braves que je choqueEstoient un siecle à prendre une bicoque :Car, en effet, quoy qu’Homere en ait dit,Ce mur sacré que Priam deffendit,Cet Ilion, ce grand sujet d’histoire,Qui par le feu vit esteindre sa gloire,Onc ne fut digne en son haut appareilDe dechausser le chasteau deCorbeil.En ce temps-là, dame MathematiqueN’avoit point mis dans le monde en pratiqueLes derniers cours de sa dure leçon.On se rossoit, mais sans trop de façon ;L’art de tuer estoit bien plus commode :Chaque mutin en usoit à sa mode,Et la fureur, qui fait arme de tout,Prenant tantost des pieux bruslez au bout,Tantost des fleaux, des pierres ou des haches,Tantost des plats en guise de rondaches,Selon l’urgence ou le point debatu,Mettoit au jour sa guerriere vertu.Mais aujourd’hui la finesse homicideFait qu’un pagnotte ose attendre un Alcide,Qu’il en triomphe, et, d’un rot de mousquetLe terrassant, l’envoye au bourniquet.Soit à jamais aux flames condamnéeL’inique main du second Salmonée,Que l’Allemagne en nos siecles porta,Et dont l’orgueil le tonnerre imitaBien mieux que l’autre avec sa poix raisine,Avec le bruit d’une horrible machine,D’un char de bronze à deux fois deux chevaux,Où, se flattant d’inutiles travaux,Il pretendoit en sa folle arrogance,En son impie et vaine extravagance,Jetter ainsi de la poussiere aux yeuxA l’immortel qui tonne dans les cieux.O ! que le monde est une estrange beste !Que d’arts maudits il tire de sa teste,Et qu’à son gré le sage en parle bien !Pour faire l’homme on ne sçait qu’un moyen,Et l’on en sçait mille pour le defaire,Tant l’homme mesme est à l’homme contraire,Tant il s’en veut, et tant l’homme, en un mot,A son dam propre est un habile sot !Faloit-il donc qu’un monstre en sa celulleNous preparast une telle pilulle !O ciel ! ô dieux ! ne suffisoit-il pasQu’on eust ouvert le chemin du trespasAvec l’acier qu’en lames on alonge,Qu’au sang humain la mort abbreuve et plonge !Encore un coup, n’estoit-ce pas assezQue la fureur des hommes insensezS’armast d’un fer dont par un soin barbareNostre costé s’enrichit et se pare,Sans qu’un demon nous vint à mettre en jeuL’effet cruel de ces tuyaux à feu !Par ces outils il n’est point de campagneQu’en estrillant ou l’Empire ou l’Espagne,Quelque heros, quelque preux resoluN’ait quelque tappe ou ne nous soit tollu.Nous pourrions bien t’en nommer plus de quatreQue le destin eut très-grand tort d’abatre,Si dans ces vers il nous estoit permisD’employer l’encre à pleurer nos amis.Or, après tout, quelque danger extresmeQue je me forme en ta personne mesme,Quelque hazard que tu puisses courirAutour des murs que tu dois conquerir,Prince, une gloire en beauté sans pareille,Un vent d’honneur me sifflant à l’oreille,Flatte ma crainte, et me dit toutesfoisQu’un heritier du grand Gaston de Fois,Qu’un digne fils du plus noble monarqueQui de la France ait gouverné la barque,Pour luire au monde et se rendre fameux,Est obligé de chamailler comme eux.Ensuy-les donc, frotte nos adversaires ;Ruine-moy ce grand nid de corsaires,Ce vain Donquerque, et ne t’arreste pasAux simples mets de cet autre repas :Car ayant pris Gravelines la belle,Qu’on vante tant et qui fait la rebelle,Il ne peut estre à ton auguste faimQu’un desjeuner de raves et de pain.Desjà je voy cette ville rendue,Desjà je tiens la Flandre pour perdue ;Et les Melos, les Picolominis,Disent desjà : Ha ! nous voilà honnis !Tout l’univers ne parle d’autre choseQue des exploits où ton bras se dispose.Tes soins, ton cœur, ta generosité,Ta table, où luit la somptuosité,Table splendide à tout venant ouverte,Ton ordre exact, ton œil tousjours alerte,Ta diligence aux desseins courageux,A se saisir d’un poste avantageux,A prendre un fort, à construire une ligne,A faire tant que pas un ne rechigneQuand on dit marche, ou qu’il est questionDe se loger au haut d’un bastion ;Tes mœurs enfin, tes fatigues, tes veilles,Ton doux accueil, et mille autres merveillesQu’on sçaitde toy, font icy tant de bruit,Que quand desjà, dans la plus calme nuit,Tous les canons que l’arsenac t’appresteCelebreroient ta divine conqueste,Et de trois pas nous viendraient esblouir,Au diable l’un qui les pourroit ouir !Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l’age,Et sous qui gronde, au detriment du Tage,La riche Seine, agreable en son cours,De tes vertus s’entretient tous les jours ;Là, son aveugle, à gueule ouverte et torse,A voix hautaine et de toute sa force,Se gorgiase à dire des chansonsOù ton bon-heur trotte en mille façons ;Là, sa moitié, qui n’est pas mieux pourveueD’habits, d’attraits, de grace ny de veue,Le secondant, plantée auprès de luy,Verse au badaut de la joie à plein muy ;Bref, ce beau couple, en rimant saincte Barbe,Dit que dans peu tu prendras à la barbeDe l’Espagnol et du brave SienoisCe qui t’oblige à porter le harnois.Le grand portrait de ton auguste pere,Sçachant par là comme tout te prospere,Et que son fils est son imitateur,N’est point lassé d’estre leur auditeur ;Ains au contraire, à ce qu’on en raconte,Souventesfois Sa Majesté de fonteS’en emeut d’aise, eu sousrit doucement,Et semble dire en ce ravissement :

« Voylà, GASTON, voylà, ma geniture,Le noble estat, la superbe postureOù de long-temps je desirois te voir.Ce que tu fais s’accorde à ton devoir,Et bien qu’un sort, bien qu’une noire envieAit presque esteint la splendeur de ta vie,J’ay tousjours creu que tu luirois un jourComme un flambeau digne de mon amour.Mon esperance enfin n’est point trompée ;Aux hauts projets ton ame est occupée ;Ton sang bouillonne et ton bras vigoureuxVa foudroyer l’ennemy malheureux.C’est là, c’est là le degré legitimePar où l’on monte au faiste de l’estime ;C’est le chemin qu’autresfois j’ay tenuPour parvenir où je suis parvenu.Les durs combats, d’eternelle memoire,Qui dans ce lieu font revivre ma gloire ;Les chefs dontez, l’orgueil que sans mercyD’un pied vainqueur je foule encor icy,Et tant d’exploits, tant d’illustres exemples,Sont à tes yeux des preuves assez amplesDe cette belle et claire veritéQue je consacre à ma posterité.« Ha ! qu’à mon goust un prince de ta tailleA bonne grace au front d’une bataille !Qu’un fer brillant luy sied bien à la mainContre l’Ibere ou contre le Germain !Il m’est advis que je m’y trouve encore ;Il m’est advis que le soleil redoreMon noble glaive au milieu des dangers,Et qu’à l’aspect d’un fier gros d’estrangersQui m’ose attendre, et qu’à la mort je voue,Un gay zephire à mes plumes se joue ;Que mon coursier aux trompettes respont,Et que la charge on sonne sur ce pont.« Sus donc avant ! pousse ton entreprise ;Fay qu’en l’ardeur dont ton ame est espriseTout corresponde au rang d’un fils de roy.Estre à cheval jour et nuit comme moy,Coucher armé, tenir un si bel ordreQue les jaloux n’y treuvent rien à mordre,Gagner les cœurs, secourir les blessez,Voir par ton soin les bons recompensez,Prendre conseil, executer toy-mesme,Avoir recours à l’arbitre supresme,Et de l’honneur suivre le beau sentier,En peu de mots, c’est faire son mestier.« Quand au surplus, puisque le ciel ordonneQue du beau chef qui porte ma couronne,Et dont l’esclat est si tendre et si fort,Ton cœur loyal soit le ferme support,Sers-luy depere, embrasse sa deffance,Ayde si bien à son aymable enfanceQu’il brille un jour sur les roys les meilleurs,Comme ses lys font sur les autres fleurs.Aide à sa mere, à cette auguste reine,A soustenir la charge souveraine ;Seconde-la dans ses nobles projets ;Que ses vertus te soient autant d’objetsA t’enflamer au bien de cet empire ;Jamais ton ame autre ardeur ne respire,Jamais soucy, jamais autre desseinN’entre en ta teste et ne vive en ton sein.Tu sçais assez ce que peut la concorde,Sans qu’en ce lieu je touche cette corde ;Tu sçais assez qu’elle est dans les estatsLe seul bouclier contre les attentats :Voilà pourquoy je te la recommande.C’est un sujet digne de ma demande,Et qui fera que, comblé de bonheur,Du cher LOUIS tu maintiendras l’honneur.Dieu ! qu’il me plaist ! que son front a de grace !Jamais icy ce bel astre ne passeSuivy d’un autre admirable en clarté,Que de douceur je ne sois transporté.Aux beaux rayons de ses yeux pleins de charmesSouvent les miens d’aise jettent des larmes ;Je m’en esbranle, et, tout tel que je suis,Pour le flatter je fais ce que je puis. »

Ainsi par fois semble en sa grande imageParler ce prince à qui tout fit hommage,Et son Bayard, quand il vient à finir,Semble se mettre en humeur de hanir.En fin, Gaston, pour reprendre mon theme,Je te diray que tout Paris, qui t’aymePlus qu’un friand un bon melon d’Anjou,Ou qu’une belle un precieux bijou,Ne songe plus qu’à trouver quelque voyeDe tesmoigner son excessive joye,Lors qu’un courrier crotté jusques au euFera sçavoir que ton bras a vaincu,Que tout est pris, que cette demoiselleQui maint brave homme a fait mourir pour elleEst renversée, ouvre enfin les genous,Bref chantera que la beste est à nous.Dejà l’on tient l’affaire si certaineQue l’on ne voit coureur de pretantainePiquer mazette, en tourmenter le flancD’un esperon yvre et rouge de sang,Que le bourgeois tout aussi tost ne die,Heures au poing : Viste, qu’on psalmodie !Gaston, sans doute, est maistre du rempart,Et ce nazin vient icy de sa part.Je le croy mesme, et le terme s’approcheDe brimbaler la venerable clocheDe Nostre-Dame, appellant d’un haut tonToute la ville à l’honneur de Gaston.En ce dessein elle promet merveille :Il ne sera sourdaut qu’elle n’esveilleNi pié tortu qui sous son grand batailN’aille tout droit vers le sacré portail.Le roy, la reyne et le senat augusteRendront pompeux un Te Deum si juste,Et chaque temple, en son particulier,Dira le sien d’un plaisir singulier.Mais entre tous desjà je m’imagineO noble Duc de celeste origine !Que ton soucy, ta princesse, ton cœur,Ravie en soy de ton destin vainqueur,Ayant changé la priere en louange,Benit le ciel avec une voix d’ange,Et que desjà, consolant Luxambourg,Fleur des palais et de nostre fauxbourg,Elle fait voir dans ce bel edificeSa vraye amour par un feu d’artifice,Qui, bien que rare et montant jusqu’aux cieux,Ne luira point au prix de ses beaux yeux.Ton autre bien, la royalle pucelle,Ce cher tresor dont la moindre estincelleVaut plus que l’astre au beau front argentinQui fait l’honneur du soir et du matin ;Ta fille, dis-je, en vertus sans seconde,Comme en attraits incomparable au monde,Fera briller, ainsi que ta moitié,Nostre heur, ta gloire et sa vive amitié.Qui depeindroit combien tes aventuresLeur font souffrir de cruelles tortures ?Qui pourroit dire avec combien d’ennuitsEn ton absence elles passent les nuits ?Tout les émeut, et ton propre courageDe leurs pensers est le plus rude orage ;Leur espoir craint et tremble à touts propos,Et ton travail les prive de repos.Mais la victoire, et riante et soudaine,Graces au ciel, les va tirer de peine ;Desjà ta main de la palme jouit,Et leur tristesse en l’air s’esvanouit.J’entroy d’icy mille belles haranguesQu’à ton retour les plus disertes languesTe batiront par toutes les citezOù pour nous voir tes pas seront portez.Là, d’une trongne honorable et civile,Maint magistrat, enflé d’un corps de villeEt revestu comme en un jour pascal,Mettra ton los en son point vertical ;L’un te plaira, l’autre te fera rire ;L’autre, esgaré sur la mer du bien dire,Et ne sçachant en quel havre surgir,Te fera mesme et suer et rougir ;Voire, en chemin tu ne verras hostesseSe presenter à ta royale altesse,Qui, bredouillant maint terme saugrenu,Ne t’en fagotte un compliment cornu ;Et je ne sache aucun curé champestreQui de caquet ne te vueille repaistre,Ni gros consul, ni petit eschevin,Qui pour le moins ne t’apporte du vin.Hé donc ! bons dieux ! Hé ! bons dieux ! que sera-ceLors que Paris (tousjours en mesme place)Tu reverra de gloire environné,Et de lauriers dignement couronné !Que d’allegresse et de cris agreables !Que de saluts en respect incroyables !Que de regars ! que d’applaudissemens !Que de rumeurs et de tremoussemens !Je ne croy pas que tout Paris ne sorteHors de Paris par une seule porte,Dans le dessein de t’aller recevoir,De t’honorer, te benir et te voir.Je laisse à part les honneurs militairesQu’on te rendra comme à toy tributaires ;Je laisse à part ton triomphe attenduEt la ferveur de l’accueil qui t’est du ;Mais je diray qu’en contemplant ta pompeQuelque ame sage, ou mon esprit se trompe,Tiendra peut-estre (à ta gloire s’entend)Ce beau discours que ma plume t’estend :

Si tous les grands, à la vertu dociles,Sçavoient au vray combien leur sont facilesTous les moyens de se faire admirer,Que d’avantage ils en pourroient tirer !Il ne leur faut qu’un acte magnanimePour s’en promettre une histoire sublime ;Un brave mot dit avecques chaleur,Un air, un signe, une ombre de valeurJusques au ciel fait resplendir leurs gestes,Destourne d’eux cent orages funestes,Et d’un renom vert, florissant et beau,Pousse leur vie au delà du tombeau ;En tous endroits, pour peu d’effort qu’ils facentDes autres feux les clartés ils effacent ;Pour peu de soin qu’ils ayent de leur devoir,Pour peu d’honneur qu’ils tesmoignent avoir,Leur dignité, leur esclat, leur puissance,Les nobles dons d’une haute naissance,Leur font en terre aisement acquerirLes rares biens que l’homme doit cherir.Ouay ! qu’est-ce cy ? la morale m’emporte :De mon sujet il semble que je sorte,Et mon caprice un peu trop glorieuxTrenche du docte et fait le serieux ?Achevons donc cette epistre fantasque,Il en est temps, puisque sans pot ni casqueMon œil te voit, au moins l’œil du penser,Dans Luxembourg un chacun caresser.Que de plaisirs le soir de ta venue !Tout l’arsenac en pette et esternue,Et le bourgeois, s’escrimant des ergots,Enceint de chant les flames de fagots.De tous costez les masses retentissent,De tous costez les verres s’engloutissent ;Gaston resonne, et ce nom entonnéRend par son ton maint flacon estonné.Laissons le vin ; dejà comme il me semble,Au bord de l’eau tout le peuple s’assemble,Pareil en nombre à ses grains areneux,Pour voir monter cent dragons lumineux,Qui, se crevans en paisibles estoiles,De l’air serain dorent les sombres voiles,Et tost après tombent tranquillementSur le liquide ou le sec element,Ou quelquefois font leur chutte embraséeAu beau milieu de la tourbe amusée,Dont maint badin, qui craint pourtant sa peau,Rit d’en voir une empaumer un chapeau.Dans les transports de tant de testes yvresJe feray tout, je brusleray mes livres,Ou mes cottrets, pleins d’une gaye ardeur,Feront en rue esclater ta grandeur !Et les cayers de mon Moyse mesme,Qui d’Apollon briguent le diadesme,Courront fortune et se verront de loinSi le denier me manque en ce besoin.De peu de chose aussi bien ils me servent,Et si mes soins en coffre les conserventC’est seulement pour plaire à ton desir,Quand de les voir tu prendras le loisir,Les entendus n’en font pas peu de conte ;Ils disent tous qu’enfin c’est une honteQu’un tel ouvrage, après un si grand bruit,Au gros autheur ne rapporte aucun fruit,Et dès qu’un autre un benefice attrappe,Pour moy soudain leur despit gronde et jappe,Leur front s’allume, et qui les en croiroit,Bien-tost la crosse à mon poin s’offriroit.Je ne dis pas que ma main le merite,Quoy que par elle ait esté l’œuvre escritte,Et qu’un vers saint semblerait infererQu’au bien d’eglise on eust droict d’aspirer ;Mais, ô bon Dieu ! combien en voit-on d’autresPourveus de mitre et d’amples patenostres,Vivre entre nous avec auctoritéQui l’ont peut-estre aussi peu merité !A tout le moins chacun dit à ma mineQu’un long habit desarge ou d’estamineNe sierroit point tant mal dessus mon corps.Soit faux, soit vray, je suis de tous accors.Au reste, Prince à qui l’honneur commande,Ce que j’en dy n’est pas que je caymande :J’ay trop de cœur, je ne gueuzay jamais,Et m’en rapporte au grand prelat de Mets.D’un seul bien-fait ma Clion te supplie,Et pour ce cas le genouil elle plie :C’est que de grace il te plaise ordonnerAux plats rimeurs qui t’iront lanterner,A ton retour, de carmes ridicules,Bernes, soufflets, taloches et bacules,Ou pour le moins croquignoles sur front,Pour reparer la vergongne et l’affrontQue ces faquins aux viles cornemusesFont au noble art des neuf honnestes Muses,Et j’en seray mille fois plus contentQue d’un brevet ou d’un acquit patent,Ou de l’affaire au bon Goulas commise,Lors qu’un matin en prenant ta chemise,Tu luy crias : « Expediez le Gros !« Je l’ayme bien, car il ayme les bros. »

504 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources