Œuvres complètes, 1659· Seconde partie
Le mauvais logement
Gisté dans un chien de grabat,Sur un infame lict de plume,Entre deux draps teints d’apostume,Où la vermine me combat,Je passe les plus tristes heuresQui, dans les mortelles demeures,Puissent affliger les esprits ;Et la nuit si longue m’y semble,Que je croy qu’elle ait entreprisD’enjoindre une douzaine ensemble.
Parmy tant d’incommoditez,Je conte tous les coups de cloche,Et, comme un oyson à la broche,Je me tourne de tous costez.Une vilaine couverture,Relique de la pourriture,Malgré moy s’offre à me baiserMais, si je luy deffens ma bouche,Je ne sçaurois luy refuserQu’à mes jambes elle ne touche.
Elle supplante les linceuls,Qui se sauvent dans la ruelle ;Mais, pour fuir cette cruelle,Les pauvrets n’y vont pas tous seuls :Un manteau de laine d’EspagneEn ce chemin les accompagne ;Du travail à demy suant,Et sans pretendre à la victoire,Dans un pot de chambre puantIl glisse, et va chercher à boire.
Au clair de la lune, qui luitD’une lueur morne et blafarde,Mon œil tout effrayé regardeVoltiger mille oyseaux de nuit :Les chauvesouris, les fresayes,Dont les cris sont autant de playesA l’oreille qui les entend,Decoupans l’air humide et sombre,Percent jusqu’où mon corps s’estend,Et le muguettent comme une ombre.
Un essain de maudits cousins,Bruyant d’une fureur extresme,Me fait renasquer en moy-mesmeContre la saison des raisins.L’un sur ma main donne en sang-sue ;L’autre sur ma trogne se rue,Me rendant presque tout meseauJe les poursuy, je les attrape,Et sans m’epargner le museau,Pour les y tuer je me frape.
Cent rats, d’insolence animez,Se querellent sous une tableOù jamais repas delectableN’apparut aux yeux affamez.Là tantost aux barres ils jouent ;Là tantost ils s’entre-secouent,Pipans d’un ton aigre et mutin,Et tantost cette fauce raceS’en vient ronger, pour tout festin,Les entrailles de ma paillace.
Une troupe de farfadetsDifferens de taille et de forme,L’un ridicule, l’autre enorme,S’y demene en diables-cadets ;Ma viziere en est fascinée,Mon ouye en est subornée,Ma cervelle en est hors de soy ;Bref, ces fabriqueurs d’imposturesEstalent tout autour de moyLeurs grimaces et leurs postures.
Les rideaux ne m’empeschent pointDe voir toutes leurs singeries ;Ces infernales nigeriesMe font fremir sous l’embonpoint.J’ay beau, pour en perdre l’image,Qui me baille un teint de fromage,M’efforcer à cligner les yeux :L’effroy, me taillant des croupieres,Par un effet malicieux,Change en bezicles mes paupieres.
Maints faux rayons eparpillezEn fanfreluches lumineuses,Offrent cent chimeres hideusesA mes regards en vain sillez.Ma trop credule fantaisieEn est si vivement saisieQu’elle-mesme se fait horreur ;Et sentant comme elle se pame,Je me figure en cette erreurQu’on donne le moine à mon ame.
Que, si je pense m’endormirDans les momens de quelque treve,Un incube aussi-tostme creve,Et revant je m’entr’oy gemir ;Enfin mes propres cris m’eveillent.Enfin ces demons s’emerveillentD’estre quasi surpris du jour :Ils font gille à son arrivée,Et la diane du tambourM’avertit que l’aube est levée.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources