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un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Seconde partie

Le passage de Gibraltar

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· CAPRICE HEROICOMIQUE.· 603 vers

Matelots, taillons de l’avant ;Nostre navire est bonde voile ;Çà du vin, pour boire à l’estoileQui nous va conduire au levant.A toy, la belle et petite ourse !A toy, lampe de nostre courseQuand le grand falot est gisté !Il n’est point d’humeur si rebourseQui ne se creve à ta santé.

Mais, certes je suis bien oison,Et je n’acquiers gueres de gloireDe deffier un astre à boireQui ne me peut faire raison ;Son malheureux destin me touche :Jamais le pauvret ne se couchePour aller trinquer chez Thetis,Et ce n’est rien qu’un corps sans bouche,Privé des nobles appetis.

A qui dois-je donc m’addresser ?A Mars, dont la fiere planetteBrille d’une clarté plus netteQu’un verre qu’on vient de rincer.Aussi bien est-il nostre guide ;Aussi bien les piliers d’AlcideFrissonnent de le voir pour nous,Et devant ce brave homicideAtlas se presente à genous.

Releve-toy, vieux crocheteur !L’Olimpe pourroit choir en l’onde,Et prendre comme un rat le mondeSous son enorme pesanteur.Ce n’est point toy que l’on menace :Banny la crainte qui te glace,Et pren garde à ce que tu fais,Si tu ne veux perdre la placeDe monarque des porte-fais.

Mais n’apperçoy-je pas aux cieuxVoguer le pin des Argonautes,Qui me reproche mille fautes,En se decouvrant à mes yeux ?Ouy, c’est luy qu’en mer on adore ;Il me dit (car il jaze encoreComme il faisoit au temps passé)Que je ne suis qu’une pecoreDe boire et de l’avoir laissé.

Pardon, ô celeste vaisseau !Avec soif je te le demande,Et veux, pour t’en payer l’amende,Que ma tasse devienne seau.Tu nous dois estre favorable :Un prince en valeur admirableRepresente icy ton Jason,Et nostre projet honorable,Comme toy, vise à la toison.

C’est au Castillan qu’on en veut :Nous cherchons partout à le mordre ;Mais le poltron y met bon ordre,Il fuit nostre chocq tant qu’il peut ;A Neptune il fait banqueroute,Nul deffi naval il n’escoute,La terreur l’eschoue en ses ports,Et dans Madrid mesme il redouteLe bruit mortel de nos saborts.

La nuit commence à desnicher ;Enfans, voylà l’aube qui trotte,Phebus la suit, et nostre flotteDans le destroit va s’emmancher.Que la pompe en est fiere et belle !Glauque n’en a point veu de telleDepuis qu’une herbe qu’il mangea.Rendant sa nature immortelle,D’homme en dieu marin le changea.

Au gré de maint doux tourbillonJ’y voy cent flames secouées ;Cent banderolles enjouéesY font la court au pavillon ;Icy, l’or brillant sur la soyeEn une grande enseigne ondoyeSuperbe de couleur et d’art,Et là richement se desployeLe grave et royal estendart.

Le portrait du fameux chapeauDevant qui le turban supremeTremble, et n’est en sa peur extremeQu’un beguin cresté d’oripeau,Ornant d’une auguste manièreCette martiale banniere,Nous arme mieux qu’un morionPour briser la teste derniereDu rogue et nouveau Gerion.

Ce digne atour du plus grand chefQui du timon ait sceu l’usageA l’adversaire ne presageQu’un dur et tragique mechef ;Cette lumineuse figureEst l’astre de mortelle augureDont la rougeur le fait palir,Et que l’ombre la plus obscurePour luy ne peut ensevelir.

Mais au lieu qu’il s’esvanouitAu feu de sa pourpre eclatante,Mon œil, sur la face inconstante,A son aspect se resjouit :C’est la vive ardeur qui m’allume ;C’est l’objet qui donne à ma plumeUn stile clair et triomfant,Qui les autres stilles consume ;Mais il m’altere en m’eschaufant.

Beuvons au genereux desseinQui dans ce passage l’ameine ;D’une fureur autre qu’humaineJe me sens agiter le sein.Qu’à ce pot le tonneau succede ;Un certain gay demon m’obsedeQui n’a plaisir qu’à s’enyvrer,Et de sa force, à qui tout cede,Le vin seul me peut delivrer.

Sus, pour honorer ce canalD’un brinde qui vive en l’histoire,Que chacun se prepare à boireLa santé du grand cardinal !Il tient l’empire de Neptune,Il preside à nostre fortuneSur l’un et sur l’autre element,Et la destinée opportuneFile pour luy journellement.

Si j’avois icy le loisirDe chanter ses exploits illustres,Tous ces noms qui font tant les rustresEn creveroient de desplaisir ;Je ravirois la terre et l’onde ;La muse altiere en sa facondeSe pendroit (soit dit inter nos),Et je ferois en l’autre mondeEnrager l’ombre d’Albornos.

Ce vain Guzman, ce comte-duc,Qui perd contre luy son escrime,Gemiroit aux coups de ma rimeComme l’animal de saint Luc,Et s’il venoit un jour à lireCe que ma verve en pourroit direA ses mornes yeux estonnez,Ses bezicles qui m’ont fait rireD’effroy lui tomberoient du nez.

Mais nous ne sommes pas en lieuPropre à debiter ces merveilles :Je les reserve aux nobles veillesQue je voue à ce demy-dieu ;Là, descoiffant mon escritoire,A mon papier je feray boire,Par un excès rare et divin,Plus de flacons d’encre à sa gloireQue je n’ay bû de brocs de vin.

Ha ! je voy ce cœur sans pareil,Ce vaillant Harcourt, qui s’appresteA faire un nouveau jour de feste,Peint de sang et de jus vermeil ;Desjà sur le haut de la pouppe,Pour me pieger il prend sa couppeOù petille et rit le nectar,Et, s’escriant masse à la trouppe,Sa voix estonne Gibraltar.

Icy le chasteau de TangerEt là le fort du Mont-aux-SingesVoudroyent pouvoir plier leurs lingesEn la frayeur de ce danger ;La Tour et l’isle de Tariffe,Que l’Ocean ronge et desbiffe,Se souhaittent au fonds des eaux,Et rien n’ose attendre la griffeDu moins hardy de nos oyseaux.

Un Cocq suivant le Saint Louys,Que l’Ange du sceptre accompagne,Fait fremir le Lyon d’EspagneAvecque des tons inouys.Ce roy de la bande empluméeA la gloire de cette arméeMontre des ergots furieux,Et nostre seule RenomméeNous peut rendre victorieux.

Un Cygne entre nos combatans,Quitte Meandre pour Neptune,Et pour mieux suivre la FortuneNage et vole d’un mesme tans ;Et lors qu’une fatale envieA chanter sur l’eau le convie,C’est avec un terrible effort,Pour oster aux autres la vie,Et non pour annoncer sa mort.

Jupiter, peut-estre enflaméDe la reine des Nereides,Sur ces vastes plaines liquidesS’est encore ainsi transformé ;Mais puis qu’il n’a pu se resoudreA se desarmer de sa foudre,Comme pour Lede il fit un jourJ’estime qu il en veut descoudrePlutost en guerre qu’en amour.

Un jeune Aigle qui depuis peuHors de l’aire a fait sa sortie,Après luy porte une partieDe ces horribles traits de feu ;Rien que carnage il ne respire,Qui le choque a tousjours du pire ;Et, sifflant d’un courroux amer,Il vaincroit l’aigle de l’empireS’il se hazardoit sur la mer.

Un Griffon moins amy de l’orQue de l’honneur qui nous animeContre l’Espagnol s’envenimeEt sur luy veut prendre l’essor ;De ses ailes il fend les nues,Et couppant les vagues chenues,Bien garny d’ongles et de bec,Par des bravades continuesIl tient tout le monde en eschec.

Outre ces illustres voleurs,De nobles animaux de terre,Sillonnans l’onde en cette guerreMorguent avec nous les malheurs.Au premier rang, une Licorne,Dont la valeur n’a point de borne,Va d’un air belliqueux et pront,Et rend le dieu du Tage morneDe la peur qu’il a de son front.

Un vieux Lion, la secondantAvec un fier excès de joye.Devers la vagabonde proyeSe tourne et s’eslance en grondant ;Tous les monstres que la mer porteL’entendans rugir de la sorteNe sçavent où tirer pays ;La terre en est à demy morte,Et les cieux en sont esbays.

Un symbole de puretéQui se trousse de peur des crottes,Et par qui mesme aux caillebottesLe lustre neigeux est osté ;Une gentille et franche Hermine,Qu’une juste fureur domine,Y fourre son cazaquin blanc,Et si le poil s’en contamineCe ne sera qu’avec du sang.

Une Levrette en qui sont joinsLe cœur, la vistesse et la force,Soit faisant pouge ou faisant orse,A l’imiter met tous ses soins ;Nul fuyard d’elle ne s’eschappe,Elle se herisse, elle jappe,Elle roulle des yeux ardents,Et montre atout ce qu’elle attrappeCombien vaut l’aulne de ses dents.

La Nimphe, aprise à naviguerDepuis le jour qu’elle eut pour barqueLe dos feint du lascif monarqueQu’Amour fit mugir et voguer,Mettant le courage en besongne,S’esmeut, s’aigrit et se renfrongneComme au choc fait l’horrible seur,Et pour nous hardiment empongneLes armes de son ravisseur.

Celle qui dispose à son gréDe toutes les grandeurs mondaines,Et dont les actions soudainesConfondent merite et degré,L’aveugle qui sur une roueDu destin des mortels se joueAinsi que le vent du festu,Nous suit, et fait que l’on advoueQu’elle ayme aujourd’huy la vertu.

Le doux reconfort des esprisEn quelque ennuy qui les oppresse,L’Esperance, avec allegresseFlatte nos travaux entrepris ;Elle ne chante que victoire,Et d’un ton cher à la memoirePromet que nos hunes serontAutant de couronnes de gloireDont nos navires s’orneront.

Mais, ô quel esclat radieuxMe fait bressiller les paupieres !Ycy s quatre saintes rapieresTrouvent leurs fourreaux odieux,Des mains d’amazones celestesPour leurs noms animant leurs gestes,S’en arment en faveur des lis,Et les veulent rendre funestesA la puissance de Calis.

L’auguste roy qui triomfaDe Damiette et de soy-mesme,Et que d’un brillant diadesmeLà-haut sa piété coiffa ;Le bon fils de la reyne Blanche,Ayant pour nous à chaque hancheUn divin champion ailé,Brandit un long fresne en revancheDu bois d’Honorat desolé.

Le grand patron des moines preuxDe qui l’ordre fleurit sur l’ondeNous escorte en ce bout du mondeAvec des plus braves d’entr’eux.Ces redoutez galands d’aubergeFont d’un esquif une ramberge,Pour deffendre et pour assaillir ;Tout leur fait joug, et leur flambergeNe sçait que c’est que de faillir.

Ce Marrane au teint de pruneau,Ce fanfaron de Ferrandine,Qui pare son affreuse mineD’un grand et vilain chinfreneau s,Aura beau tordre ses bigottes,Beau renasquer à hautes nottesEt faire le diable insensé,Je veux bien y laisser les bottesSi le hidalgue n’est rossé.

Qu’il y vienne un peu, le mauvais,Avec ses cinquante galeres !Nous en craignons moins les coleresQue d’un ventre soul de navets.En cet endroit ma fantaisie,D’une brusque verve saisie,Ne sçauroit plus se retenir,Et comme un bon gros TiresieJe vay donner dans l’advenir.

Mais d’où diantre peut desriverCette humeur chaude et profetiqueQui dans mon timbre lunatiqueVient tout à coup de s’eslever ?Je n’ay point de laurier en gueule :Ma dent, en guise d’une meule,Icy n’en a point ecaché.Ha ! c’est donc de la vertu seuleDu fin tabac que j’ay masché.

Il me semble que j’entrevoy,Dans la nuit des choses futures,Un fou tenter des avanturesA se faire mocquer de soy.L’Espagnol sur mainte rambadeNous voudra donner une aubadeA la barbe du beau Menton ;Mais luy-mesme y fera gambade,Rudement payé ton pour ton.

A peine, ô honte ! aura-t’il veuLe fer bruyant en forme rondeFaire des ricochets sur l’onde,Qu’il sera de cœur despourveu :Au premier rot d’artillerie,lie chaud desir de brouillerieDans la crainte il r’engaisnera,Et d’une lasche raillerieLe derriere il nous tournera.

Le Gennois et le Florentin,Amis de ceux qui le presentent,Et qui par ce moyen s’exemtentDes horions d’un bras mutin,Faisans passe-vogue à ses ailesFuiront comme des tourterellesDevant des milans affamez,Et renonceront aux querellesQui pour luy les auront armez.

Les dieux du liquide element,Conviez chez un de leur trouppe,Sur le point de fripper la souppe,Seront saisis d’estonnement :Un boulet de nostre tonnerre,Tombant sur leur table de verreAvec un fracas nompareil,Fera soudain voler à terreTout leur magnifique appareil.

Là maint friand manger dresséDans mainte ecaille de tortue,Suivant la saliere abbatue,Sera plaisamment renversé ;Là (si mes vitres ne sont fausses)Ce coup heurtant parmy les saussesUne baleine au court-bouillon,Neptune en aura sur les chaussesEt Thelis sur le cotillon.

Plantons-les là pour reverdir,Et que ma Clion ne desdaigneDe parler un peu de Sardaigne,Où nos gens yront s’esbaudir.Des-jà je la voy ravagée ;Jà des-jà, la trongne changéePour le dur sac de l’OrifranElle beugle en vache enragéeQui mouche et fremit sous un tan.

Ses blez, ses vins et ses troupeauxNous passeront entre les lippes ;On raflera toutes ses nippes,Ses bombardes et ses drapeaux ;Et, sans une horreur pestilenteQui de cette place opulenteNous deffendra le long sejour,Jamais la Castille insolenteNy feroit battre le tambour.

Mais elle le fait battre encorAu nez de Cannes, qui rechigne,Et le Renom, d’un air indigne,Par tout le prosne avec son cor ;Sainte-Marguerite envahie,Sous cette nation haïeJette maint cry sourt et dolent,Et la pauvrette est esbaïeDe voir nostre secours si lent.

Son cher amy Saint Honorat,Triste et confus en fait de mesme,Et sa joue en ce dueil extresmeChange en pâleur son nacarat ;Il souspire, il pleure la perteDe sa haute couronne verteQue le noir autan reveroit,Et que l’œil du bleu MelicerteDepuis cent lustres admiroit.

O saint honneur des flots marins !O belles isles soliteres,Où vescut sous des loix austeresL’Anachorete de Lerins !Encore un peu de patience ;Certes, nous faisons conscienceDe vous laisser patir ainsi,Et des-jà par la prescienceJe vous voy franches de soucy.

Je voy desjà dessus vos bords,Trempez de vagues espandues,Des meschans qui vous ont tonduesNostre foudre razer les forts ;Et bien qu’une horrible tempeste,S’eslevant icy dans ma teste,Rompe nostre premier assaut,Au second chocq où l’on s’appresteLes Veillacques feront le saut.

En cet orage furieux,Il semble desjà que NeptuneTasche d’exciter la fortuneContre un dessein si glorieux ;Ou que, pour faire au ciel la guerre,Les Tritons, faschez du tonnerre,Entassans monts sur monts flotans,Vueillent qu’aussi bien que la terreLa mer fasse voir des Titans.

Ha ! le coup de vent est passé ;Je voy desjà les ondes calmes,Et nous allons cueillir les palmesDu hardy projet commencé :Desjà Henry, ce brave prince,Contre Miguel, qui les dents grince,Fait voguer la mort et l’effroy ;Et jamais la sainte provinceNe vit mieux faire à Godefroy.

Il vaincroit un autre Ilion :C’est un Roland, c’est un Hercule ;L’Espagnol devant luy reculeComme un chien devant un lion.Au seul aspect de sa chalouppeQui le sel liquide entre-couppe,Je voy trébucher le Fortin,Et sur une petite crouppeTransir Monterey le mutin.

O ! comme en ce chocq perilleuxOn fera peter le salpestre !Qu’en l’Orque on envoyra bien pestreCes matamores orgueilleux,En l’espouventable descenteQui nous trace au ciel une sente !Ils auront beau se rebiffer,Il faudra que leur œil consenteA voir nostre bras triomfer.

Là, le rebec je quitterayPour mettre la main à la serpe ;Là, laissant pour Bellonne Euterpe,Les plus mauvais je frotteray ;Puis aprez, comme un sire Orfée,Ayant la cervelle eschaufféeDu fumet si doux à Bacchus,Je celebreray le troféeBasty des armes des vaincus.

Mais c’est assez pronostiqué,L’advenir à moy se referme ;Le dieu me quitte et pose un termeAu discours sous luy fabriqué.Revenons à nostre passage,Et qu’on m’estime ou fol ou sage,Timpanisons-le d’un mesme air,Suivant Doris au gent corsage,De l’une jusqu’en l’autre mer.

Son bras, d’un mouvement adroit,Fend devant nous l’onde azurine :C’est la Calioppe marineQue j’ay choisie en cet endroit.Ses sœurs, ces aymables pucelles,Sortant de l’eau jusqu’aux aisselles,Chantent nostre futur bonheur,Et font à nos moindres nacellesQuelque caresse ou quelque honneur.

L’une, avecques ses beaux yeux vers,Sousrit, se hausse et me regarde ;L’autre, ensemble douce et hagarde,Plonge ses tresors descouvers ;L’autre, d’une brillante gloire,Fait flotter sur le mol yvoireL’or de son poil delicieux ;Et l’autre, de sa tresse noire,Couronne son chef gracieux.

Les Tritons, aussi mal taillez,Qu’elles sont cointes et jolies,De mille agreables foliesChatouillent mes sens esveillez ;Là, l’un, qui de souffler se tue,Embouche une conque tortueAu lieu d’un cornet à bouquin,Tandis que l’autre s’esvertueA faire icy le Harlequin.

Ils nagent, ils dancent autourDes belles filles de Nerée ;A voir leur façon alterée,Je pense qu’ils bruslent d’amour ;Le demon de la convoitiseAu fond de leur poitrine attiseUn feu qui vit mesme dans l’eau ;Mais, de peur de quelque sottise,Disons icy : Muse, tout beau !

O quel vain orgueil nous voyons !Ces deux caps qui les cieux esborgnentSans se remuer s’entre-lorgnentAinsi que deux beliers coyons.Vrayment, leur lascheté me pique ;Europe, va choquer l’Afrique,Ou tire tes guestres plus loing :C’est trop s’entre-faire la niqueSans en venir aux coups de poing.

Mais que nous voicy bien deceus !Les vaisseaux de ces bords paisibles,Se sont de peur faits invisiblesSi tost qu’ils nous ont apperceus :L’espoir de cassades nous paye ;Une vive et flottante hayeNous devoit deffendre le pas,Et cependant en cette bayeL’ennemy ne se montre pas.

Je croy qu’aujourd’huy sur les eauxLes nefs de Castille, alarmées,Par grace ont esté transforméesEn autant de vistes oyseaux ;Je croy qu’en leur forest natale,Craignons leur ruine totale,Elles se sont allé cacher,Et que nostre valeur fataleLes y fera long-temps jucher.

Ainsi, mais d’un autre moyen,La bonne femme Berecinte,Par une favorable quinte,Sauva les barques du Troyen.Il les vit proche des arenesS’esbatre en forme de SirenesEt sur le flanc, et sur le dos,Où, peu devant, de leurs carenes,Elles avoient trenché les flos.

Nous voicy tantost arrivezVis-à-vis de Calpe et d’Abile,Dont la bouche en contes habileVante les faistes eslevez.Voilà l’une et l’autre colonne ;Icy regne une gent felonneD’Alarbes traistres et brigans,Et là vit celle que BellonneEnfle de complots arrogans.

Il faut, il faut les mettre à sacCes deux bicoques adversaires ;Allons, en diables de corsaires,Reduire leur faste au bissac ;Donnons dessus leur fripperieD’une tonnante batterie,O braves et hardis nochers !Et faisons voir avec furieDes vaisseaux donter des rochers.

Non, gardons pour un digne effortNostre ardeur vaillante et fidelle :Le jeu ne vaut pas la chandelle,Et rien ne paroist sur le port ;Ce trou, ce poulier maritimeEst une trop basse victimePour la mousche qui nous espoint,Et puis je ne fay nulle estimeDes villes qui ne fument point.

Qu’y ferions-nous, mon cher Faret ?Nous n’y trouverions rien à frire ;Et c’est bien là qu’on pourroit dire :Et pas un pauvre cabaret !Jamais broche n’y connut atre :Le monstre etique au front de platreEn exclut tous les banqueteurs ;Bref, ce lieu n’est pas un theatreConvenable à nos fiers acteurs.

Icy ma verve cessera :Fendons la Mediterranée ;Je voy bien que cette journéeEn desbauche se passera.Nous n’y combatrons que du verreO l’agreable et douce guerre !Qu’elle rend les cœurs esjouys !Adieu le fort, adieu la terre,Et vive le grand roy Louys !

603 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources