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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1659· Seconde partie

Ode

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant· 180 vers

A Leurs Serenissimes Majestez de la Grand’ Bretagne.

Dieux ! en quel aymable sejour,En quel lieu de gloire et d’amourM’ont conduit Zephire et Neptune !Suis-je en ce doux climat des astres adoré,Où, bien loin de toute infortune,Les cieux font refleurir le beau siecle doré !

Ce plaisant fleuve, que je voySe couler si bien après soy,Fend-il les champs de l’Angleterre ?Pressay-je ce terroir aux herbages espaisQui voit toute l’Europe en guerreCependant qu’il jouit d’une eternelle pais ?

Ouy, c’est ce pais bien-heureuxQu’avec des regards amoureuxLe reste du monde contemple ;C’est cette isle fameuse où tant d’avanturiersEt tant de beautez sans exempleJoignirent autresfois les myrthes aux lauriers.

Icy, predisant maint destinUn homme engendré d’un lutinSema de merveilleux oraclesIcy fut esprouvé l’arc des loyaux amans ;Bref, c’est la source des miraclesDont se sont enrichis les plus nobles romans.

Maisny ce parfait Amadis,Supreme honneur du temps jadis,Ny cette admirable Oriane,Ne pourraient aujourd’huy- faire comparaison,Sans une vanité profane,Avec ce couple sainct qui regne en leur maison.

Le soleil n’a rien veu de tel ;Il n’est point de sage mortelQui ne le revere en son ame,Et qui n’avoue aussi que le vainqueur des dieuxN’embrasa jamais de sa flameDeux plus dignes objets ni plus cheris des dieux.

Pour moy, faisant reflexionSur la fidelle passionOù leur chaste cœur s’abandonne,Et voyant tant de gloire en leurs feux esclater,Je croy que leur triple couronneVaut moins que celle-la qu’Amour leur fait porter,

O roy qui marches sans esgal,O reyne qu’un nœud conjugalSous un si beau sort apparie,Prodiges d amitié, de vertus et d’appas !Grand Charles, divine Marie,Qu’on seroit criminel de ne vous louer pas !

Certes, tout le temoigne bien,Puis qu’en la nature il n’est rienQui ne celebre vos merites,Que le plus insensible en a du sentimentEt que vos graces sont escritesEn vives lettres d’or au front du firmament.

Cet arbre qui par un bon-heurA Hotland parfois a l’honneurDe vous fournir de siege et d’ombre,Meu d’un certain esprit qui, le faisant branler,Esgayoit son fueillage sombre,Tout ravy, l’autre jour me sembloit en parler.

C’estoit sur le poinct que la nuit,Poursuivant l’astre qu’elle fuit,Recommence à tendre ses voiles,Et que les vers luisans, vrais (lambeaux des guerets,Brillant à l’envy des estoiles,Esclairent aux fourmis à derober Cerès.

J’estois sorty seul pour resver,Taschant à part moy d’esleverQuelque ouvrage à vostre louange,Quand sous cet arbre heureux, où mes pas s’adressoient,Touché d’une douceur estrange,Je vy paroistre en rond des vierges qui dançoient.

A leur riche habit degoutantJe les jugeay tout à l’instantPour les nymphes de la Tamise,Qui, pour voir cette place où vous aviez esté,Sous une licence permise,Dans son lit de roseaux leur pere avoient quitté.

Saisy de crainte et de respectA l’abord d’un si grave aspect,Je devins comme une statue ;Mais enfin mon desir, puissant et curieux,Gagnant mon aine combatue,Sur ma timidité resta victorieux.

Lors, m’aprochant de ces beautez,Ou plustost de ces deitez,Je fus tout yeux et tout oreilles ;J’admiray leur maintien, leur taille et leur façon ;Mais dessus toutes ces merveilles,Je demeuray charmé d’entendre leur chançon.

Et combien que mon souvenirEn aitsceu fort peu retenir,Tant s’en faut qu’il la sçache entiere,Je sçay bien toutefois que vos sainctes amoursEn estoient l’illustre matiere,Et que vous seulement en formiez le discours.

Je sçay bien qu’on n’ouyt jamaisSur la montagne à deux sommetsDes paroles mieux ordonnées,Et que jamais son prince, en qui loge le soingDe vanter les grands hymenées,Pour un plus doux concert ne mit l’archet au poing.

Tantost, publiant les vertusDont vos esprits sont revestus,Elles faisoient crever l’envie ;Tantost elles chantoient les plaisirs innocensQue vous goustez en cette vie,Et tantost vos ardeurs brilloient en leurs accens.

Là, s’estendant sur vos attraits,Elles animoient deux portraitsA qui tout œil doit rendre hommage :L’auguste front de l’un representoit un dieu,Et l’autre estoit la vraye imageDe la majesté mesme assise en un beau lieu.

De quel air estoit là depeintLe vif esclat de vostre teint,Princesse d’immortelle race !Que n’y disoit-on point de vos yeux nompareils,Et de voir comme en vostre faceLa neige se conserve auprez de deux soleils.

Mais en quel sublime degréLeur voix louoit-elle à mon gréLa vostre, où tant de grace abonde,La vostre dont le son a des charmes si dous,Que nul que l’echo seul au mondeNe s’oseroit offrir de chanter après vous !

Bref, de tant de rares tresorsQui font vostre ame et vostre corps,Qu’oublierent-elles à dire ?Encore que ma plume avecque verité,Dans ces vers pourroit faire lireQue vous en possedez plus d’une infinité.

Tous les rossignols d’alentour,Qu’on oit se plaindre et nuit et jourD’une lascive tirannie,Coupans l’air de leur aile aux mouvemens soudains,Pour jouir de cette harmonie,Se venoient là percher sur les testes des dains.

Ce demon tranquille et secret,Qui cheminant d’un pas discretAssoupit toute violence,De leurs divins accors estoit si bien seduitQu’il faisoit voir que le silencePeut en quelque façon estre amoureux du bruit.

Mainte estoile, tombant des cieuxEt disparoissant de mes yeuxComme une chose evanouye,Sembloit descendre en terre avecque le desseinD’y changer sa veue en ouyePour ecouter la voix qui partoit de leur sein.

Les cygales et les grillons,Traversant en paix les sillons,Près d’elles taschoient à se rendre,Et les plus rudes vents, de merveille comblez.Dans le plaisir de les entendre,Souffloient moins qu’il ne faut pour agiter les blez.

Cependant, ô roy sans esgal !O reyne qu’un nœud conjugalSous un si beau sort apparie !Tout ce qui venoit là de l’aube ou du couchantTesmoignoit que, sans flaterie,C’estoit pour le discours plustost que pour le chant.

C’estoit pour complaire au desirD’ouir reciter à loisirVos perfections admirables,Apprenant qu’en l’estat qui vous fait revererOn vous diroit incomparables,N’estoit que l’un à l’autre on vous peut comparer.

O clair ornement de nos jours !Couple sacré, le vray recoursDe toutes les vertus ensemble,Vueille l’esprit fatal qui regit les humainsD’un sceptre sous qui l’enfer tremble,Laisser cent ans le vostre en vos royales mains !

Vueille continuer le cielA vous faire gouster le mielDes heureux presens de Lucine !Et puissent ces doux fruits de vos affectionsMonstrer comme de leur racineIl ne peut provenir que d’illustres scions.

180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. JANNET Libraire, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon Bibliothèque numérique de Lyon· Sources