Poésies de sainte-Beuve, 1830‑1840· Les consolations (Mars 1830)
XVI. À V. h
Ami, d’où nous viens-tu, tremblant, pâle, effaré,Tes blonds cheveux épars et d’un blond plus doré,Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs angesDonnent en leurs tableaux par des teintes étranges ?Ami, d’où nous viens-tu ? d’où la froide sueurDe ta main qui me presse, et la blanche lueurDe ton front grand et haut comme s’il était chauve ?Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve ;Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ;Ton accent étincelle ; — Ami, qu’as-tu donc fait ?Ah ! oui, je le comprends, tu sors du sanctuaire ;Ton visage d’abord s’est collé sur la pierre ;Mais le Seigneur a dit, et ton effroi s’est tu ;Et tous les deux longtemps vous avez combattu ;Jacob et l’Étranger ont mêlé leurs haleines ;Mazeppa, le coursier t’a traîné par les plaines ;Honneur à toi. Poète ; — honneur à toi, vainqueur !Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur !Garde-les sur ton front ces auréoles pures,Et ne les ternis point par d’humaines souillures.La sainte Poésie environne tes pas ;C’est le plus bel amour des amours d’ici-bas.Oh ! moi, qui vis en toi, qui t’admire et qui t’aime,Qui vois avec orgueil grossir ton diadème,Moi dont l’aspect t’est cher et dont tu prends la main,Égaré de bonne heure, hélas ! du droit chemin.Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,C’est vaine passion, misérable colère,Amour-propre blessé, que sais-je ? — et si mon frontSe voile de pâleur, c’est plutôt un affront ;C’est que mon âme impure est ivre de mollesse ;C’est le signe honteux que le plaisir me laisse.
Septembre 1829.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Vie, poésies et pensées de joseph Delorme, Paris, MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS, 1863· numérisation wikisource.org· Sources